ABINAYA : La faim de la scène (interview)

0 Participations


La prestation des Parisiens d’Abinaya avait impressionné les membres de la rédaction de Music In Belgium présents au Raismefest 2009. L’écoute de
Corps
, leur dernier album en date nous a définitivement convaincu que nous avions affaire à une valeur sure du Métal fait pas loin de chez nous. Interview d’Igor Achard, mentor sympathique de cette formation pas tout à fait comme les autres. Michel Serry: Une question plutôt classique pour commencer. Pourrais-tu présenter Abinaya à nos lecteurs ?

Igor Achard: Abinaya est un groupe très basique en fait : une basse, une guitare, une batterie sur lesquelles on a intégré des percussions qui ont un rôle rythmique à part entière. Il n’y a pas de fioritures, j’ai toujours été attiré par les groupes minimalistes, où l’on sait qui fait quoi. Genre power trio, sans rajouts synthétiques et où les riffs de guitares sonnent de manière évidente dès les premières écoutes ! Abinaya est, de plus, chanté en Français. Je trouve que c’est de plus en plus rare, et nous avions à cœur de faire sonner la langue de Baudelaire, qui peut-être extrêmement envoûtante avec la violence du métal ! Et quand je dis ‘chanté’, c’est de manière intelligible, je ne voyais pas non plus trop d’intérêt à faire des borborygmes ‘death’ en Français. L’Anglais s’y prête très bien ! Voilà nos choix fondamentaux.


M.S.: Comment vous êtes-vous rencontrés ? En concert, tu évoques une histoire d’ascenseur pour ta rencontre avec Andréas Santo (basse), pourrais-tu nous la raconter ?

I.A.: Ah ah oui, j’ai dit ça ! C’est totalement vrai : nous étions voisins de palier avec Andréas et je me suis dit, avec la tête qu’il a – barbe et dreadlocks – c’est sûr, on va devenir potes, je pense qu’il a dû penser la même chose. Deux jours après, il sonnait chez moi avec la basse en bandoulière ! J’ai tout de suite senti qu’Abinaya allait pulser avec lui !

M.S.: Comment vous est venue l’idée d’insérer des percussions dans votre musique ?

I.A.: Alors ça, c’est quelque chose qui remonte à nos origines, à l époque où l’on apprenait tout, vers 2002. Nicolas Héraud est venu un soir en répète, a pris un djembé et tout de suite, ça a collé avec le batteur. Curieusement, pas de conflits rythmiques. Et puis en live, quand je terminais un solo de guitare, il renchérissait avec des solos de percussions. C’était impressionnant ! J’ai le souvenir d’un concert à L’Union Bar, à Paris, où nous avions scotché le public avec cette association inattendue. Et puis, j’aimais les intro type “cœur de la jungle” de l’album “Arise” de Sepultura. En fait les percus peuvent amener énormément d’imaginaire : celui de la Jungle, de l’Orient ou même du Grand Nord ; c’est juste un support tribal qui ramène à quelque chose de primitif. Dans le groupe, nous recherchons tous que le rock nous ramène à quelque chose de primitif.

M.S.: Nicolas Vieilhomme, votre batteur est aveugle. On a peine à imaginer l’épreuve qu’a dû être l’apprentissage de son instrument. Utilise-t-il une batterie normale ou bien un matériel adapté à sa condition ? Sa participation au groupe vous pose-t-elle des problèmes de “logistique”, notamment lors des concerts ?

I.A.: Nicolas utilise une batterie tout à fait normale, c’est impressionnant ! ‘Dumbo’ ne pose aucun problème de logistique, au contraire, il installe son matos tout seul, tranquillement, il faut juste veiller à ce que l’on ne se perde pas quand il y a beaucoup de monde, comme au Raismesfest, c’est tout ! Avec lui aussi, la première rencontre a été surprenante : dès les premières mesures nous avons senti qu’il était carré, avec une super frappe de double, nous nous regardions avec Andréas, complètement sciés !!! Je pense qu’il en a bavé avec certains des groupes qu’il a rencontrés avant nous, avec qui il faisait l’affaire mais qui avaient peur de sa cécité. Pour nous, il est devenu Dardevil !


M.S.: La musique d’un groupe se définit souvent comme une déclinaison de ses influences. Qui sont tes héros (musicaux) et ceux des membres de ton groupe ? Qu’écoutais-tu quand tu étais plus jeune, et quelles sont les choses qui te font vibrer actuellement ?

I.A.: Alors dès 12 ans, ce fut le premier Gainsbourg, son sens du texte poétique, du dandisme et de la mélodie ciselée. Puis à 14 ans, quand j’ai vraiment basculé dans le rock, c’etait Brian Setzer des Strays Cats : son look à l’eau oxygénée était aussi celui d’un dandy classieux, et puis il avait une approche un peu punk du Rockab., des riffs comme ceux de “Rumble in Brighton” sont presque métal. Après, j’ai beaucoup kiffé sur UDO Dirksneider, époque Accept, son énergie bouillonnante m’envoûtait, puis est venue l’époque Ronnie Van Zant des Lynyrd, un mec qui chante, mais qui vit d’abord ce qu’il chante, avec une nostalgie inégalée, et tout ça pieds nus sur scène, avec un feeling de liberté et de voyage qui me fascine toujours. Logiquement, Ronnie m’a conduit à Zakk Wylde : Zakk arrivait à ses débuts à faire la synthèse entre la nostalgie du Southern rock et la puissance épaisse du métal. C’est avec lui que j’ai découvert le son si gras et unique de la Les Paul associée aux vieux Marshalls. En ce moment j’écoute beaucoup Yoann Hegg d’Amon Amarth, je trouve que ce mec vit à 100 % son trip primitif, sans tricherie ! Andréas admire beaucoup les mecs de Sepultura, ce sont ses origines brésiliennes qui parlent, je sais que Nicolas Heraud kiffe bien sur des auteurs comme les Buckley, père et fils, Dumbo lui est toujours bien fixé sur le métal extrême, genre Napalm Death, Cannibal Corpse ou Slayer.

M.S.: Ton écriture est très poétique. Est-ce quelque chose de voulu ? Es-tu attiré par la poésie ?

I.A.: Ah oui, réellement ! J’ai eu entre les mains “Les Fleurs du Mal” très tôt, grâce à mon père, sans parfois en comprendre tout le sens. J’en sentais toute la musicalité, certains vers étaient proches de formules incantatoires, où peu importe le sens, la musicalité emporte tout. J’ai vraiment baigné là dedans, dans cette forme de magie des mots.

M.S.: Si le message de certains de tes textes est évident : Les guerres au moyen orient pour “Enfant d’Orient”, le malaise des cités pour “Les Chars de Police” ou la difficulté de sortir un disque sur “Les Labels”, le sens de certains autres est une peu moins évident. On croit deviner (corrige moi si je me trompe), le bonheur et l’excitation de jouer de la musique dans paroles d’“Algo Mais (Quelque Chose de Plus)” ou l’amour d’un père pour son enfant sur “Partir Puis Revenir”. Par contre la signification de titres (très poétiques) comme “Testament” ou “Regarder le Ciel” est un peu plus ardue à découvrir. Pourrais-tu nous éclairer sur le sens de ces textes ?

I.A.: Tu as bien compris le sens d’“Algo Mais (Quelque Chose de Plus)” et de “Partir Puis Revenir”, c’est exactement cela ! “Regarder le Ciel”, c’est la dénonciation du rendement professionnel à tout prix, de la vie tête baissée dans les guidons. C’est affirmer que l’on peut enfin regarder le ciel, se poser, contempler, savourer, et rire de tout ça, sans pour autant d’ailleurs vivre d’aides sociales quelconques ‘Non je ne vis pas de vos salaires mais je fais juste un minimum pour regarder le ciel’. Nous sommes dans des sociétés tellement tournées vers le rendement. J’en ai même personnellement perdu de bons potes qui ont disparu de ma vie, happés par la rentabilité ! “Testament” est plus intime, c’est l’aveu que nous quatres, dans le groupe, nous ne sommes partis de rien, absolument rien, nous ne connaissions personne dans le milieu de la musique à nos débuts ‘Nous avons bu l’eau des débuts au raz du sol’. Donc, notre ascension ne repose que sur nous, c’est une fierté, mais nous savons que, aussi haut que l’on pourra aller, cette solitude ne nous quittera jamais. Nous savons d’où on est partis !


M.S.: “Les Labels”, est un titre qui fleure bon le vécu. Avez-vous eu énormément de difficultés à trouver un deal discographique ? Que pense votre label actuel de ce titre ?

I.A.: Les deals sont très difficiles à trouver en France, c’est vraiment le phénomène du serpent qui se mord la queue : ‘On ne vous signe pas si vous ne tournez pas, on ne vous fait pas tourner si vous n’êtes pas signés”… etc. On tourne très vite en rond, les professionnels prennent un minimum de risques et avec une telle politique, c’est toujours les mêmes affiches que l’on retrouve partout: la fête du slip d’un côté, la perpétuelle case départ de l’autre !!! ‘A vous entendre il faut cloner du même, Prêt à l’emploi pour quelques semaines’ dit le morceau. Allez avec ça, trouver des groupes originaux. Il y en a en France, mais on ne leur donne que très peu de chance de réussir. Il me semble que les Anglo-Saxons, Américains ou Anglais sont moins frileux : pour un groupe comme Abinaya qui s’exprime en français, les premières interviews sur magazine papier à tirage important que nous réalisons en ce moment sont pour des mags Londonien comme Somojo Magazine. Il faut le faire non ? Nous avons, heureusement, eu la chance de rencontrer Roger Wessier de Base Production et Alain Ricard de Brennus Music qui nous ont écouté avec générosité et professionnalisme. Grâce à eux, nous avançons, mais rien n’est gagné ! Ils ont tous les deux apprécié tous les titres de cet album et je crois qu’ils sont bien conscients de ce phénomène.

M.S.: “Corps” est votre second album. Le premier album est-il toujours disponible ? Proposait-il le même style musical que votre dernier opus ?

I.A.: Notre premier album éponyme est disponible sur commande en Fnacs mais il ne doit pas en rester beaucoup ! Notre style a beaucoup évolué : les guitares saturées et les percussions sont déjà là sur le premier opus, mais la production est plus légère. La présence d’un harmonica sur certains titres lui donnait une couleur plus blues. Ceci dit, des chansons comme “Marche de Guerre”, “Les Taulards”, “Calife de ton Corps” sont des titres que l’on joue toujours régulièrement sur scène !

M.S.: Qu’en est-il des ventes de “Corps” en France ? Êtes-vous distribués à l’étranger ? Avez-vous déjà eu l’occasion de défendre votre musique en dehors des frontières de l’Hexagone ?

I.A.: Les ventes de l’album se passent bien, surtout les mois où l’on réalise des concerts importants comme en avril/mai au Nouveau Casino. Il n’y a pas de secret, c’est le Live qui fait avancer ! Le Label Two Side Moon s’occupe de nous au Royaume-Uni, tant dans la promotion que dans la distribution. Le titre “Les Chars de Police” vient de rentrer la semaine dernière dans les Charts Radio du Mag Somojo en troisième place ! Nous commençons à avoir des contacts sérieux de distribution au Japon et aux Etats Unis. A suivre !

M.S.: Pourrais-tu nous expliquer comment il se fait qu’Andreas Kisser (Sepultura) parle de vous sur son Blog ? L’avez-vous rencontré ?

I.A.: Oui, grâce à Roger Wessier justement, qui nous a invité en fin de soirée au Nouveau Casino début juillet, les deux Andréas ont pu discuter tranquillement en portugais, le courant est bien passé. Andréas Kisser connaît peu la scène française, Gojira excepté. Il était, de plus, très intéressé par l’utilisation que nous faisions des percus avec le métal. Un gars vraiment adorable, très humain et qui demandait, par exemple, en détail à Andréas Santo comment son intégration s’était passée dans Paris. Les Brésiliens ont un sens de l’entraide qui est vraiment palpable ! Moi, j’ai papoté avec Derek (NDR : le vocaliste de Sepultura), et je lui ai donné un album. 15 jours après, Andréas Kisser m’envoyait un mail nous disant qu’il avait accroché et chroniqué le disque dans son Blog ! Un vrai bonheur !

M.S.: Le son de votre album est excellent. Avez-vous disposé de moyens confortables pour l’enregistrer ?

I.A.: Merci ! C’est vrai que pour cet album, nous tenions vraiment à obtenir un gros son. Comme je te le disais, le premier souffrait d’une prod. un peu cheap qui ne traduisait pas vraiment la puissance du live, et je voulais à tout prix éviter cela. J’ai fait une super rencontre avec Kévin Pandele de Wavium Studio, qui bosse exclusivement dans le Death brutal, mais avec qui le courant est bien passé. Il ne possédait pas de locaux, nous sommes donc partis avec tous les amplis et des tapis dans le chalet familial, dans le Vercors. Une super expérience en fait. Les rondins bois – c’est un chalet scandinave avec de la terre sur le toit – ont de bonnes qualités acoustiques et Kévin, avec sa mallette de micros, sa carte son qui va bien et son Mac fait un travail impressionnant ! Ambiance boulot de 9h du mat à 23h en soirée, ma mère disponible avec des pizzas maison, immersion totale dans la zique devant un poêle à bois. Je crois que l’album s’en ressent !


M.S.: Êtes-vous soutenus par la presse française ? Je suis personnellement abonné à l’un des magazines les plus renommés de la presse métal française, et je n’y ai jamais vu aucune allusion à votre formation. Comment l’expliques-tu ?

I.A.: Ah ah, c’est à eux de nous le dire ! Non sérieusement, Brennus Music a fait un encart sur nous dans le Hard Rock Mag de mai 2009, une chronique de l’album est sortie dans le même mag en juillet avec un bon 7.5/10 ; et peut-être que des interviews comme celle-ci nous aideront à en obtenir d’autres en France ! Les webzines de métal français par contre sont à fond derrière nous. Nous avons mis en ligne toutes les chroniques parues sur le Blog de notre MySpace. Il y en plus de 25 pour l’instant. Une super chronique est sortie dans le mag anglais Poweplay avec un surprenant 7/7. Quand aux radios françaises, elles sont nombreuses – comme Radio Métal – à bien nous appuyer ! Il me semble que tout cela devrait monter en puissance !

M.S.: Quels sont vos projets immédiats et à long terme. D’autres concerts sont-ils prévus ?

I.A.: Nous sommes à la recherche d’une bonne structure de booking, histoire de passer moins de temps à négocier des contrats et à jouer plus ! Les projets à long terme sont simples : jouer, le plus possible, partager avec le public cette puissance extraordinaire que véhicule le Métal ! C’est peut-être ce que tu as ressenti au Raismesfest. Mais Abinaya, c’est d’abord la faim de la scène, ce plaisir là, nous le possédons tous les quatre et je t’assure que nous voulons en découdre !

M.S.: Penses-tu que les téléchargements (illégaux) soient plutôt une bonne ou une mauvaise chose pour faire connaître un groupe tel que le vôtre ?

I.A.: Je n’ai pas trop d’opinion là-dessus. Personnellement le téléchargement m’a parfois permis de découvrir des imports US que je n’aurais jamais pu m’offrir. Mais bon, quand tu aimes vraiment un groupe, tu achètes !

M.S.: Pour terminer, que pourrais-tu dire au public belge pour le convaincre d’acheter “Corps” ?

I.A.: Les amis Belges, venez d’abord nous tester en Live, nous arrivons bientôt chez vous !!!!

Photos couleurs © 2009 Délia

Une pensée sur “ABINAYA : La faim de la scène (interview)

Laisser un commentaire

Do NOT follow this link or you will be banned from the site!
%d blogueurs aiment cette page :