Grand moment progressif avec PORCUPINE TREE + Robert Fripp

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Et si on se faisait une petite soirée rock progressif à l’AB en ce 14 octobre? J’entends déjà certains dire : “Le progressif? Des solos d’orgue de 20 minutes, des rockers pompeux qui se prennent pour Mozart, la plaie des années 70!”. Bien sûr, si on cherche à évoquer le souvenir d’Emerson Lake & Palmer, on va vite tomber dans la douleur. Il faut quand même reconnaître au progressif la vertu d’avoir contribué involontairement à l’avènement du punk, par réaction épidermique. Mais le progressif, c’était aussi Pink Floyd et surtout King Crimson, les authentiques génies de l’affaire. Tiens, c’est bien simple, il y a exactement 40 ans, en octobre 1969, le groupe fondé par Robert Fripp sortait son premier album “In the court of the Crimson King”, un disque de génie qui fait encore référence aujourd’hui.

Le hasard fait d’autant mieux les choses que c’est précisément Robert Fripp qui fait la première partie de Porcupine Tree, dans une tournée qui fait office d’association entre la jeune et la vieille garde du progressif. Ici aussi, il ne faut pas imaginer que Porcupine Tree soit un tout jeune groupe anglais, même si on parle sérieusement de lui depuis cinq ou six ans. Le groupe de Steven Wilson a en effet été fondé en 1987, ce qui commence à chiffrer. A l’époque, le jeune Steven, 20 ans au compteur, voulait créer un faux groupe mythique qui aurait déjà eu une existence dans les années 70, pour exprimer son amour des groupes progressifs historiques, Pink Floyd et King Crimson en tête. Porcupine Tree a ainsi traversé une période psychédélique à ses débuts avant d’évoluer vers la pop, puis à l’orée du 21e siècle vers le métal progressif. Nous y voilà : Porcupine Tree n’est pas seulement un groupe progressif, c’est aussi un groupe de métal qui se situe dans la catégorie occupée par ses confrères de Dream Theater, Tool ou Opeth.

Lorsque Porcupine Tree voit le jour en 1987, il est la création exclusive de Steven Wilson, qui en est le compositeur et producteur. Jusqu’en 1993, le groupe est en quelque sorte en phase d’incubation, avec deux albums parus sur des petits labels, “On the Sunday of life” (1991) et “Up the downstair” (1993). Durant les années 1990, Porcupine Tree connaît successivement une phase psychédélique (“The sky moves sideways” en 1995, “Signify” en 1996) puis pop (“Stupid dream” en 1999; “Lightbulb sun” en 2000). La période métallique du groupe démarre avec “In absentia” (2002) et les ventes commencent à décoller sérieusement, surtout depuis que Porcupine Tree est en partenariat avec Lava records qui distribue ses albums via le label Atlantic pour l’Amérique et Roadrunner pour l’Europe. Avec Deadwing (2005) et Fear of a blank planet (2007), l’Arbre aux Porcs-épics, enfonce les portes du succès avec des béliers de plus en plus énormes. Cette année, c’est avec le double album “The incident” que Porcupine Tree continue d’enchanter ses fans et d’en conquérir de nouveaux. La tournée d’automne que le groupe a lancée en septembre aux Etats-Unis passe maintenant en Europe où Allemagne, France, Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni, Espagne, Italie, Pologne doivent être visités jusqu’au 11 décembre, avec la plupart des dates affichant complet. Côté, line-up, Porcupine Tree connaît une certaine stabilité puisque depuis sa véritable mise en place en 1993, Richard Barbieri (claviers) et Colin Edwin (basse) sont toujours aux côtés de Steven Wilson, le batteur Gavin Harrison ayant rejoint la formation en 2002, en remplacement de Chris Maitland. Et traditionnellement sur les tournées, Porcupine Tree emporte dans ses valises le guitariste John Wesley qui vient affûter ses cordes de guitares pour donner davantage de puissance au groupe sur scène.

Ayant découvert que le concert est complet, je préfère venir à l’Ancienne Belgique avec une avance confortable. Je connais aussi le public amateur de rock progressif, qui arrive toujours très tôt pour avoir les meilleures places. On aime son confort, chez les progueux. Lorsque je me pointe à la porte de l’AB, une demi-douzaine de Néerlandais sont déjà sur le pied de guerre. Ils doivent provenir directement d’Amsterdam, où le groupe jouait avant-hier soir. Lorsque les portes s’ouvrent, je dois récupérer mon invitation et je vois passer des cohortes de spectateurs qui vont sans doute occuper tout le premier rang. Heureusement, quand j’arrive dans la salle, il reste encore un petit espace sur la droite, avec des individus de petite taille qui ne vont pas me gêner. En début de show de Porcupine Tree, le couple de jeunes devant moi va s’en aller, me laissant tout loisir pour me poser sur le bord de scène.

Le timing est tenu avec une rigueur militaire. A 19h30, on voit arriver sur scène un petit bonhomme aux cheveux blancs: c’est Robert Fripp en personne. En voyant celui qui ressemble désormais à un clerc de notaire en préretraite, on a du mal à imaginer que Robert Fripp fut d’abord un hippie et ensuite la tête pensante d’un des groupes progressifs les plus influents de l’histoire. Il l’est toujours, d’ailleurs, car King Crimson continue d’exister avec Fripp comme seul membre d’origine. Le groupe sort de sa réserve de temps à autre mais ce soir, c’est Robert Fripp en solo qui vient affronter le public. Pour résumer, je vais être un peu déçu par cette prestation, qui ne dure qu’une demi-heure et qui est exclusivement consacrée à deux instrumentaux ionosphériques qui voient Monsieur Fripp distiller quelques notes sur une guitare en triturant et manipulant un bloc d’appareils divers, d’équaliseurs, de potentiomètres et de triboulineurs électroniques à pulsion octosismiques. Il en ressort des sons évanescents venus de la galaxie, en phase directe avec le Créateur. La guitare de Robert Fripp sonne comme des tubes de verre entrechoqués, comme des cristaux qui se balancent à la robe du Temps. Le public bavarde et semble s’ennuyer. Un grossier hurle “King Crimson!” à l’attention de Robert Fripp qui poursuit son voyage dans l’infini. Voir ainsi un des grands maîtres des Seventies parti dans un voyage musical abscons me déçoit un peu, mais c’est peut-être parce que je n’ai rien compris et que Robert Fripp a déjà franchi plusieurs portes dimensionnelles pour aboutir à l’absolu musical.

A 20h30 précises, Porcupine Tree investit la scène de l’AB. Les cinq musiciens se mettent en place et entament le premier morceau de leur tout dernier album. Car c’est le concept de cette tournée : Porcupine Tree vient présenter son dernier album et le joue donc en intégralité, sans temps mort ni bavardage inutile. Enfin, du bavardage, Steven Wilson va en avoir un peu besoin pour remplir le vide laissé par la panne de fil du bassiste Colin Edwin, qui fait remplacer son jack en urgence par les roadies. Mais après ce petit incident, tout retourne à la normale. Ainsi, si vous voulez savoir comment était le concert de Porcupine Tree ce soir, il vous suffit d’écouter le premier CD de “The Incident” en entier car tout y est reproduit sur scène, au demi-ton près. La précision des instruments, un son impeccable, des musiciens bien en phase, tout contribue à faire de ce concert un superbe moment. Sans se prendre la tête, Steven Wilson mène son groupe vers son but : assurer un concert au top et fournir au public une musique formidablement bien construite. Ce chevelu quadragénaire qui ressemble encore à un adolescent trop vite monté en graine, avec ses pieds nus et ses lunettes d’astrophysicien, est l’archétype du progger enterré toute la journée dans son studio, perdu dans ses compositions. Une sorte de Thom Yorke en plus beau. Ses camarades fournissent un service après-vente irréprochable. John Wesley décapsule des riffs nerveux sur sa guitare, Colin Edwin est imperturbable derrière ses rutilantes basses, Gavin Harrison est camouflé derrière une pyramide de fûts et de cymbales dont les plus petites sont à peine plus grandes que des pièces de monnaie et Richard Barbieri évolue derrière une barrière constituée de pas moins de six claviers. On a ainsi l’occasion de découvrir un dernier album tout à fait excellent, puissant et tout en ambiances. Steven Wilson alterne les guitares électriques et acoustiques, ne perdant pas de temps pour enchaîner les morceaux. Les fans qui ont acheté l’album à sa sortie le mois dernier le connaissent déjà par chœur et accompagnent le groupe dans sa montée au ciel.

Après “The incident”, le groupe fait une pause de dix minutes avant de revenir sur scène pour jouer d’autres morceaux. Quelques petits classiques de “In absentia”, “Deadwing” ou “Fear of a blank planet” viennent ravir les oreilles, ainsi que le très ancien “Stars die”. Steven Wilson continue d’impressionner avec ses solos électriques et ses rythmiques à la guitare acoustique. Le temps presse et malheureusement le couvre-feu est prévu pour 22h30, ce qui oblige le groupe à aller à l’essentiel. Bruxelles perd une chanson par rapport aux autres concerts européens mais le groupe finit en beauté avec l’instrumental “Mother and child divided”, un titre rare de la période “Deadwing”. Le rappel n’est heureusement pas sacrifié, avec “The sound of Muzak” et “Trains”, deux morceaux extraits de “In absentia”.

Le set a été seigneurial et triomphant, bien que joué avec une certaine modestie, pour ne pas dire de la réserve. Les gens de Porcupine Tree ne sont pas des pétaradants de nature et leur timidité est compensée par leur musique énergique, aux ambiances fabuleusement bien tressées. A voir la mine réjouie du public, j’imagine que le concert de ce soir a été fédérateur. Mais quel dommage que Robert Fripp n’ait pas rejoint le groupe sur scène pour une énorme reprise de “21st century schizoid man”!

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