Terry Garland ou le Blues éternel

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Terry Garland, mardi 4 février au Spirit. Terry Garland présente, dans la plus pure tradition des bluesmen d’antan, un one man show terriblement sincère et prenant, seul avec sa guitare.

Autant dire que ses capacités de musicien sont concrètes et respectables mais sa voix blanche et chaude ajoute la note de génie qui caractérise cet ensemble monolithique dépouillé et tellement expressif.

Héritier des traditions du blues et imprégné de country, le brassage des deux origines cède la place, chez lui, à un heureux mélange d’influences très sobres donc très fortes. Le reste est affaire de sensations qui permettent d’atteindre un son et un spirit proches de la simple beauté.

Né à Johnson City, dans le Tennessee, pas besoin de grandes explications pour comprendre son attachement aux valeurs musicales originelles. C’est la grande tradition qui va de Lightnin’ Hopkins à Robert Johnson, en passant par Blind Willie McTell, Jimmy Reed et Howlin’ Wolf. Il vécut de nombreuses années dans un groupe de R&B et ouvrit un jour, en solo, pour Léon Russel.

Ce fut le déclic qui lui permit de trouver sa voie : « l’expression du blues avec son feeling personnel ». Il mit du temps pour sélectionner les covers « country et delta » puis y ajouta des compositions personnelles originales qui n’ont strictement rien à envier aux autres.

Sa technique slide et acoustique relève de la plus pure maîtrise et son doigté méticuleux assorti de mesures percutantes et d’une voix noble et évocatrice parfait le sens créatif de Terry Garland. A l’image de John Lee Hooker, sa devise pourrait être : « c’est en moi, il faut que je le fasse sortir… ».

Il est l’auteur de quatre albums acoustiques : “Trouble In Mind” (Planetary Records), “Edge Of The Valley” (First Warning Label), “The One To Blame” (Planetary Records) et “Out Where The Blues Begins” (Planetary Records), tous d’une grande pureté et dignes d’intérêt si l’on se rapporte à ce que “Blues” veut dire.

Son dernier opus comprend à part égale des reprises peu connues (Sam Cooke, Muddy Waters, Johnny Winter) et des compositions originales. Il est accompagné par Mark Wenner (Nighthawks) à l’harmonica sur ce disque.

Venons-en au show de ce soir. Minimaliste certes mais combien proche des origines. Le choix des chansons de Terry Garland est tout un symbole. On pourrait écrire un bouquin sur chacune d’entre elles y compris les siennes.

Même si j’ai souvent tendance à parler trop de l’Histoire avant d’évoquer le concert proprement dit, je ne pourrai m’empêcher de revenir à certaines d’entre ces chansons car ce sont de purs chefs-d’œuvres et je veux qu’on sache à quel point Terry Garland est immensément respectable et admirable pour avoir pu leur conserver toute l’authenticité par laquelle elles sont traversées en leur ajoutant toutefois une note personnelle assez relevée.

Ainsi en est-il de « Kokomo Blues » (album « Trouble in Mind ») qu’on doit à Scrapper Blackwell (1928), allégé en 1932 par Jabo Williams et consolidé par Kokomo Arnold le 10 septembre 1934 sur Decca 7026. On prétend depuis 1990 que ce titre serait dû à Robert Johnson (qui en amplifia le thème pour « Sweet Homme Chicago ») mais rien n’est simple avec les supposés traditionnels. Toujours est-il que la version livrée ici par Terry Garland est colossale, ferme, nerveuse et carrée. On sent déjà la beat ravageur qu’il va développer tout au long du concert en s’aidant du pied cadré entre deux micros au sol. On est en plein « natural roots blues » et je suis émerveillé par la puissance de cette musique qui dégage une énergie sans pareille. C’est phénoménal de voir ce bonhomme avec sa guitare, et quelle gratte, bonne mère, une Gibson qui m’avait l’air de ressembler à une vieille Custom (c’est bien simple, je n’en ai jamais vu de pareille), tannée, lacérée, poncée, que dis-je polie par le temps et les coups de pattes magistraux du maestro de service. Je ne sais pas trop avec quel micro il l’amplifie mais ça donne ce truc, ça donne comme un orchestre entier !

Faut-il encore présenter « Staggerlee » mis à toutes les sauces dans l’histoire du blues (ce doit être au départ un air irlandais américanisé au XIXème siècle et célébré à leur façon par Champion Jack Dupree, Mississippi John Hurt et Archibald surtout).

Le titre suivant « Upside Your Head » (« Trouble in Mind ») vaut surtout par la terrible interprétation qu’en donne Terry Garland. L’assistance a compris dès ce troisième morceau qu’on allait vivre un grand moment. L’onglet au pouce bien accroché, Terry Garland extrait de sa Gibson un son de cathédrale (dixit Francis). Cette façon de jouer à l’arraché reste toutefois très élégante et les coups de patte sur les cordes de basse claquent comme cent fouets, qu’est-ce qu’il arrive à sortir de cet engin ! C’est incroyable. J’avoue que le blues joué comme cela, c’est comme si on y était là, sans problème… Il parle aux anciens notre homme, leurs voix résonnent après la sienne. Le miracle s’accomplit à nouveau dans cette salle fantastique. Il y a dans l’approche de Terry Garland une sincérité et un charme fou. C’ est également un excellent chanteur, sa voix colle au blues comme une intense rêverie chaude et excitante.

« Trouble on the Way » (composition originale pour l’album « Trouble in Mind ») est l’occasion de découvrir le jeu de Dobro du gaillard : étourdissant !
Francis m’a confié qu’il avait un sérieux problème avec cet engin car une barette chromatique s’était décollée et était tombée dans la caisse, le matin même. Ben franchement, celui qui a remarqué quelque chose il a de l’oreille hein, parce que l’ami Terry nous a servi un jeu de finger picking grandiose. Quelle beauté, quelle puissance et quelle conviction dans les amorces au bottleneck, c’était quasi-divin. « Dallas » de Johnny Winter qu’on retrouve sur l’album 2001 a de quoi décoiffer. On découvre des accents slide centenaires et une attaque du manche de grande tenue. Quelques changements de rythme audacieux mais tellement bien maîtrisés rendent ce morceau magnifique, un peu éloigné de l’original mais tellement roots qu’il m’a fait craquer…

« Hard Weather » de l’album « Edge of the Valley » est encore une superbe composition de Terry Garland. Le rythme cheek-a-boom déclenche inévitablement le bonheur dans la salle. C’est simpliste mais tellement bon et quel jeu de guitare mazette !!! Il en connaît un brin sur l’usage du bottleneck, Terry… Puis « Love in vain » démarre. Ce standard qu’on doit à Robert Johnson (inspiré par Lonnie Johnson) me comble et me ravit. Quand je pense que les Stones ont chanté cela… Je dois dire que Terry Garland tout seul les vaut bien tant ses capacités à la slide sont immenses et convaincantes. La guitare a un son bouillant et la salle commence à chauffer au point d’entrer littéralement en fusion au démarrage de « Rollin and Tumblin » !!! Si l’on en croit Gérard Herzhaft (La Grande Encyclopédie du Blues/Fayard 1997), « ce morceau curieusement considéré comme un classique du Delta provient du songster de Brownsville, Hambone Willie Newbern (14 mars 1929). Il sera repris par Charlie Patton en tant que « Down the Dirt Road Blues », le 14 juin 1929. Des centaines d’artistes l’interpréteront de Muddy Waters à RL Burnside en passant par Son House, Sunnyland Slim, Robert Johnson… et Terry Garland, le GRAND Terry Garland !

Je ne vous raconte pas « Dude Boy Boogie » ( compo perso pour l’album « Out Where The Blues Begins »). C’est impossible… On aurait dit qu’un big band jouait sur la scène. Ce genre de boogie montre à quel point les capacités de guitariste de T/G sont merveilleuses. Il fait tout en même temps, slide, rythmique, basse et solo. Grandiose (on danse dans la salle…) et puis ça s’arrête d’un coup sec, c’est le break…

Le redémarrage est somptueux « Dust My Broom » est sans doute un des trois plus grand blues de toute l’histoire de la musique américaine. On le doit à Leroy Carr (sous le titre « I Believe, I’ll Make A Change ») puis Kokomo Arnold (« Sagefield Woman Blues ») et enfin Robert Johnson (toujours lui) qui lui donne sa forme et son titre définitifs. Il faut toutefois ajouter, pour respecter la vérité historique, que c’est Elmore James qui en fit le classique que l’on connaît (il y a 52 ans… mon âge dis donc !). Les coups de basse que Terry Garland arrive à tirer de ses cordes défient l’entendement (… entendez par là qu’il réalise une véritable performance à la fois proche de l’original mais aussi terriblement musclée, ce qui rend à ce standard une beauté et une ampleur fabuleuses).

« Courtesy of Love » est une composition de Jerôme Scholl reprise sur l’album 2001 et sans doute, une des plus difficiles chansons à rendre parce que très lente et dans un rythme décalé par rapport au blues « classique ». Le solo d’entame et le gimmick permanent sont sublimes. La façon de le chanter, émouvante. Terry Garland est vraiment un tout bon chanteur, je me répète.

« Aberdeen » nous donne encore l’occasion d’apprécier une maîtrise époustouflante du Dobro (je mettrais bien trois « f » à époustouffflante…). Ne serait-ce pas de Bukka White ce morceau de légende ? Et rebelote pour le déchaînement général ; « Nasty Boogie Woogie » de Champion Jack Dupree dans toute sa splendeur nous tombe dessus comme un fût de Jack Daniels sur la tronche (tiens je me boirais bien quelque chose moi, faut fêter cela). Quel bonheur, quel voyage, quel immense réchauffement intérieur ce gars nous procure. Merci Terry, c’est impressionnant ce que tu nous fait là…

« Long Afore a Day » et ses inflexions hawaïennes, « Bad Luck Trouble » avec ses riffs à la Muddy Waters et « Running Back to You » de Sam Cooke montrent avec force et de manière indiscutable combien cette musique est « inemmerdable » (j’ai trouvé cela tout seul, ouais, ouais, vous me connaissez !). Je veux dire par là de manière plus châtiée qu’avec un interprète pareil, sa dextérité et son sens de l’authenticité et des chansons immortelles comme celles-là, on ne peut pas s’embêter, impossible !!!

Et ce « Wang dang Doodle » d’anthologie (qui se souvient encore de la version démente de Livin’ Blues qui a créé LB Boogie l’indicatif de Formule J ? Hein !) qu’il nous offre sur un plateau embrasé, est un hommage superbe à Willie Dixon qui doit se dire que le blues est fichtrement dans de bonnes mains (in two fuckin good hands si vous préférez…). Là je sens l’émotion me poindre dans la gorge et j’ai la moelle épinière qui commence à frémir mais je sais aussi qu’on approche de la fin d’un trip fantastique, c’est dur de penser que cela va s’arrêter.

Trois rappels immensément mérités par un public merveilleux résument à eux seuls la beauté et l’intensité de ce concert. Le premier est une composition de Terry Garland «The One To Blame » (titre éponyme de son troisième album). C’est une chanson vraiment sensationnelle. Il écrit comme tous ceux qui l’ont précédé, avec cette simplicité universelle qui rend les mots immédiatement accessibles par l’émotion instinctive qu’ils dégagent… Le rythme sert de support à la mélodie la plus achevée qui soit.
Puis (If Your Lookin’ For) « Trouble » (« Si vous cherchez la bagarre » disait Johnny) le classique des classiques pré-rock par excellence met le feu au bastringue d’autant qu’il casse une corde pile sur le dernier accord (un signe du destin) et « Going To New-York » prélude au départ, nous accompagne dans ces dernières secondes si belles et si douloureuses à la fois parce que tu sais que tu vas garder un souvenir formidable du gig mais en même temps tu pleurerais bien car c’est irrémédiablement terminé. Rideau ! Salut Terry, Good Bye Joanne and thank you very much for your help. You’re really nice !

La neige est tombée, la Place du Martyr est blanche et le Seize frémit toujours de ces notes bleues si belles qui vont tinter encore longtemps au cœur de chacun d’entre nous, les veinards, qui avons pu accomplir ce superbe périple, fait d’émotions fascinantes comme les méandres du Mississipi et tendues vers l’horizon comme la Route 66.

DD

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