Neil Young à Forest National : la cure de jouvence

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Neil Young et son Crazy Horse étaient au Forest National le 8 juin, et il fallait y être, bien sûr. Raconter la vie et l’œuvre de Neil Young dans cette modeste chronique est trop fou et trop ambitieux. Si vous voulez tout savoir sur lui, lisez donc son autobiographie sortie à la fin de l’année dernière. Car l’an 2012 fut un cru plus que grand pour cet homme qui avait frôlé la mort en 2005, suite à un traitement pour un anévrisme repéré dans le cerveau. On aurait pu le croire diminué mais Neil Young n’a jamais été aussi actif durant ces dernières années, commettant même en 2012 l’exploit de sortir son bouquin et de réaliser deux albums avec le Crazy Horse (“Americana” et “Psychedelic pill”). Ces deux disques sont respectivement les dixième et onzième que le Loner réalise avec le Crazy Horse, ce qui compte quand même pour près d’un tiers de sa discographie en studio.

C’est d’ailleurs avec le Crazy Horse que Neil Young commet ses albums les plus électrifiés. Il faut savoir que le Crazy Horse n’est pas simplement le backing band de Neil Young. C’est un groupe indépendant fondé en 1963 et qui a réalisé des albums en propre sans Neil Young. C’est un peu comme le Band avec Bob Dylan ou Big Brother & The Holding Company avec Janis Joplin. On parle en effet de 1963 pour dater la fondation de ce combo qui a débuté dans le registre doo wop, d’abord sous le nom de Danny & The Memories, puis de The Rockets. On y trouvait à l’époque Danny Whitten (chant et guitare), Billy Talbot (basse) et Ralph Molina (batterie), ces deux derniers étant toujours présents dans le groupe de nos jours. L’association avec Neil Young débute dès 1969, peu après que le Loner ait quitté son premier grand groupe Buffalo Springfield et réalisé son premier album solo en 1968. “Everybody knows this is nowhere” marque donc les débuts de cette collaboration et se révèle d’emblée un disque fondamental, brillant par les magnifiques solos qui le sillonnent et les premiers morceaux immortels du groupe, “Cinnamon girl” ou “Down by the river”.

Danny Whitten ne tarde pas à sombrer dans les excès de l’héroïne et est viré du Crazy Horse en 1971. Il succombe à une overdose en 1972, ratant de peu le mythique club des 27 ans, avec deux ans de plus que l’âge requis. Son remplaçant sera Frank “Poncho” Sampedro, qui débute en 1975 sur le deuxième album de Neil Young et du Crazy Horse, “Zuma”. Il fait depuis toujours partie du Crazy Horse, avec les vétérans Talbot et Molina. Neil Young et le Crazy Horse brilleront plus tard avec l’excellent “Rust never sleeps” (1979), le new wave “Re-ac-tor” (1981) ou l’indispensable “Ragged glory” (1990), renouant avec le rock lourd des débuts. On peut dire que la combinaison Neil Young + Crazy Horse est gagnante à tous les coups, comme le démontre le tout dernier album en date, un suprême “Psychedelic pill” électrifié et aérien.

C’est la promotion de ce dernier album sur scène qui amène Neil Young et son équipe en Europe. La Belgique est heureusement dans le coup et les choses se passent au vénérable Forest National de Bruxelles. Nous sommes samedi et il fait un temps magnifique, autant dire qu’il n’y a pas de stress dans l’air. Devant l’entrée du Forest National se presse la foule habituelle des anciens et des jeunots qui ont compris que Neil Young est intemporel malgré son demi-siècle de carrière. Et au final, il faudra bien admettre, en voyant un Forest plein à craquer, que Neil Young a rameuté les foules.

C’est Los Lobos qui ouvre le bal à 20 heures précises. Voilà encore du légendaire, du respectable, avec ce groupe de Chicanos angelinos désormais blanchis sous le harnais mais qui ont laissé de belles pages dans l’histoire du rock. Composé depuis ses origines en 1973 de Steve Berlin (claviers), David Hidalgo (guitare et chant), Conrad Lozano (basse et chant), Louie Pérez (batterie) et César Rosas (chant et guitare), Los Lobos a acquis au fil du temps une solide réputation, notamment grâce à son album le plus fameux et le plus rentable, “How will the wolf survive” (1984). Mélangeant habilement rock ‘n’ roll, r ‘n’ b, blues, country ou musique traditionnelle mexicaine, les Loups se sont forgé un son et une âme, toujours opérationnels aujourd’hui, si l’on en juge par le concert sénatorial et bien électrique qu’ils livrent ce soir. Tout le monde écoute, on arrête d’ingurgiter des bières et de roter et l’on observe avec respect cet alignement de sexagénaires presque sortis d’un film de Tarantino nous livrer cette solide recette de rock caillouteux et de mariachi primesautier. Les types ressemblent tous maintenant à des barons de la drogue en préretraite ou des tenanciers de gargote tex-mex suintant le graillon de fajitas et le guacamole frelaté. Mais ils sont toujours efficaces sur le manche ou impérieux sur la rythmique. Tout compte fait, c’est donc une excellente affaire que de voir ce groupe légendaire en première partie de Neil Young, car les types ne sont pas si faciles que ça à voir sur scène, à moins d’habiter l’est de Los Angeles.

La préparation de la scène pour le concert de Neil Young est pour le moins originale. Des types habillés en ouvriers de chantier, le genre Playmobil, vaquent au déménagement des instruments de Los Lobos. Parallèlement, une bande de crétins habillés en blouses blanches installent le matos et font mine de se disputer devant d’immenses flight cases qui constituent le décor de la scène. On finit par retirer ces flight cases vers le haut, ce qui découvre des amplis Fender géants dans lesquels se trouvent les vrais amplis. Lorsqu’un micro géant est amené sur scène, c’est le signe du démarrage du show de Neil Young et de son Crazy Horse. Tout commence par une diffusion de “La Brabançonne”, l’hymne belge qui est plus respecté par les musiciens sur scène que par le public, qui ne pense même pas à se mettre au garde-à-vous et chanter les paroles. L’esprit fantassin a complètement disparu, c’est un tort.

Ce qui va suivre ne sera ni plus ni moins que magique. Un aréopage de vieux spadassins se livre à un véritable raid sur la discographie de Neil Young réalisée avec le Crazy Horse. Neil Young, tout de noir vêtu et chapeau de feutre sur la tête, expédie des accords rugueux sur sa Gibson Les Paul, tandis que ses compagnons Billy Talbot et Frank Sampedro sont penchés sur leurs instruments et montent une muraille rythmique pharaonique. Les vibrations électriques de “Love and only love” lancent ce concert de deux heures trente qui va nous emmener très haut dans le ciel musical et connaître des moments de grandeur insoupçonnée. Le quatuor ne tarde pas à placer deux énormités extraites du dernier album, “Psychedelic pill” et “Walk like a giant”, dont le final interminable et sursaturé donne lieu à une tempête de feuilles de papier et de sacs en plastique balancés sur scène à coup de soufflerie par les roadies en blouse blanche.

Déjà traité à chaud par cette démonstration de force majestueuse, le public est calmé par un petit intermède acoustique durant lequel Neil Young, sa guitare et son harmonica revisitent un titre de l’album folk “Comes a time” (1978), sur lequel les hommes du Crazy Horse avaient participé. Puis c’est une reprise fédératrice du “Blowin’ in the wind” de Bob Dylan qui réunit Young et son public en communion totale. Au passage, le groupe place deux chansons inédites (signe précurseur d’un déjà nouvel album?), notamment “Singer without a song” sur laquelle Neil Young joue du piano, tandis qu’une fille déambule sur scène d’un air rêveur et une guitare à la main.

Et plus on avance dans le show, plus Neil Young se détend et prend conscience que le concert d’aujourd’hui réunit tous les éléments d’un grand moment. Alors, ça y va crescendo avec des morceaux si intenses qu’on imagine à chaque fois qu’ils sont les derniers du concert, tellement rien ne peut rivaliser après. Mais à chaque fois, on monte d’un cran dans la grandeur et l’intensité : “Ramada inn”, “Cinnamon girl”, “Fuckin’ up”, “Surfer Joe and Moe the sleaze”… Mais quand s’arrêteront-ils? Les papys continuent à faire de la résistance et donnent une leçon de force tranquille à toutes les nouvelles générations de rockers qui font beaucoup de bruit mais dispersent leur énergie.

C’est devant une foule entièrement soumise et amoureuse que le Loner et son équipe terminent dans la plus totale bonne humeur un concert gigantesque. Neil Young est comme une vieille voiture de sport qui dort au fond d’un garage. De temps en temps, on la sort, on la dépoussière et quand on met le moteur en marche, on a toujours le bolide prêt à bondir et à en mettre plein la vue. Le final rehaussé à coups de “Mr. Soul” et de “Hey hey my my (into the black)” est tout simplement à tomber. Neil Young déambule le long de la scène, oscillant doucement, tandis que le vénérable Sampedro sautille gaiement et échange des blagues avec les premiers rangs.

Le groupe quitte la scène, les flight cases redescendent sur les amplis mais remontent, annonçant un rappel bien mérité, consistant en “Roll another number (for the road)” (le seul titre d’un album de Neil Young sans le Crazy Horse) et un impérial “Everybody knows this is nowhere” qui marque le triomphe total de Neil Young sur la scène du Forest National ce soir. Il n’y a rien à dire, ce fut tout simplement époustouflant, gigantesque, magistral et pour tout résumer, tellurique.

Forever Young,

Set list : Love and only love / Powderfinger / Psychedelic pill / Walk like a giant / Hole in the sky / Comes a time / Blowin’ in the wind / Singer without a song / Ramada inn / Cinnamon girl / Fuckin’ up / Surfer Joe and Moe the sleaze / Welfare mothers / Mr. Soul / Hey hey, my my (Into the black) // Rappel : Roll another number (for the road) / Everybody knows this is nowhere

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