Alcatraz 2018 – Jour 1 : orange juice is the new beer

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Vendredi 10 aout 2018. Pour la première fois depuis dix ans, c’est d’un pas lourd et avec l’envie de faire demi-tour que je franchis le portail de l’Alcatraz. Cette année, en effet, les conditions d’incarcération ne sont pas idéales. Le temps, franchement maussade et l’affiche, pas tout à fait aussi attrayante que les années précédentes, ont rebuté la plupart de mes compagnons de route habituels et c’est donc, en solitaire, que je m’apprête à payer ma dette annuelle à la société. Ajoutez à cela le fait qu’en raison d’un régime (nécessaire, je l’admet volontiers), je devrai me contenter de boissons non-alcoolisées et vous comprendrez le ton morose de ce compte rendu. En raison d’(agréables) obligations familiales, je n’ai pu partir de chez moi qu’après 17 heures et je dois donc faire l’impasse sur les prestations de Bark, The Kill, Pro-Pain, Diablo Blvd, The Atomic Bitchwax et Ross The Boss. L’heure relativement tardive et une ingénieuse amélioration des aménagements de l’accueil presse/VIP, me permettent cependant d’éviter les heures d’attente à l’entrée et je me retrouve, cinq minutes à peine après avoir quitté ma voiture, face à la Swamp Stage où les furieux Hellènes de Suicidal Angels délivrent un Thrash Metal à l’ancienne, parfois proche de ce que proposait Slayer dans le courant des Eighties. Le groupe, qui a manifestement un bon nombre de fans dans l’assemblée, est toutefois un peu trop statique pour me convaincre à cent pour cent.

À peine le temps de prendre le premier rafraichissement de la soirée et c’est déjà l’heure d’aller affronter Dee Snider. À la tête de son nouveau gang, l’exubérant frontman des mythiques Twisted Sister revient prendre d’assaut la Prison Stage. Toujours au top malgré la surabondance de bougies (63) qui ornaient son dernier gâteau d’anniversaire, le gaillard se donne sans compter. Ses nouveaux compagnons de route, malheureusement, ne sont pas tout à fait aussi charismatiques que l’étaient les ‘Sisters’ deux ans auparavant, sur la même scène et le show a un peu de mal à prendre. D’autant que Dee, qui a une toute nouvelle plaque à vendre, utilise plus son célèbre bagout pour nous rabattre les oreilles avec de mercantiles discours promotionnels que pour nous embarquer dans le monde du Rock’n’roll pur et dur auquel il nous a habitué durant les 3 dernières décennies. Enchainant six extraits plutôt heavy de son nouvel opus avec cinq reprises de son ancien groupe (NDR : dont un “You Can’t Stop Rock’n’Roll” un peu trop speedé pour être honnête, un “Burn In Hell” absolument grandiose et un inévitable “We’re Not Gonna Take It” repris en chœur par la foule) Dee Snider parvient quand même à nous faire passer un bon moment… sous la pluie (NDR : il termine d’ailleurs son set (avec “For The Love Of Metal”, la plage titulaire de son nouvel album), en nous invitant à adresser un index tendu à ‘mère nature’ pour la ‘remercier’ de cet ennuyeux contretemps météorologique).

Nombreux sont ceux qui, quelques minutes avant la fin de ce dernier titre, migrent vers la Swamp Stage afin de ne pas manquer l’entrée en scène de Venom Inc.. Je leur emboite courageusement le pas. Membres amputés en tous genres : tel semble être le thème principal de cette édition 2018 de l’Alcatraz. Après avoir profité de la tête tranchée de Twisted Sister et avant de jouer avec les restes semi-putrides de Status Quo, nous accueillons dignement Mantas, le bras tronqué de Venom. J’avoue avoir été, jusqu’ici, l’un des irréductibles qui considéraient qu’il n’y avait qu’un seul Venom ; celui de Cronos. Venom Inc., le groupe monté il y a quelques années par son ex-guitariste, n’était pour moi qu’une farce grotesque ou, tout au plus, une entourloupe d’avocats véreux. Après l’impressionnante bastonnade prise ce soir à l’Alcatraz, je suis obligé de réviser mon jugement et d’affirmer haut et fort que le Venom (Inc.) de Mantas est tout aussi légitime que celui de son ex-acolyte et que sa prestation était, pour moi, en tout cas, la meilleure du jour ! Tout le mérite, il faut bien l’admettre, revient plus à l’impressionnant bassiste/chanteur (répondant au joli patronyme de Demolition Man) qu’à Mantas lui-même. Ce dernier, s’il a fortement amélioré son jeu de guitare depuis les balbutiements Venom, est quand même un peu effacé derrière la prestance de son frontman. Scotché à mon carré de plancher, je ne vois pas passer les 55 minutes de ce maelstrom de rage et de puissance au cours duquel le groupe interprète, non seulement un extrait de son unique album (“Avé”, 2017), mais aussi, et surtout, une pléthore de classiques de Venom tels que “Welcome To Hell”, “Die Hard”, “Bloodlust”, “Countess Bathory”, “Black Metal”, “The Seven Gates Of Hell” ou encore “Witching Hour” ! Bluffant !

Bien qu’annoncé, à l’origine, comme la tête d’affiche de cette première journée de festivités, Status Quo investit les planches de la Prison Stage avant les prestations d’Amorphis et Brides Of Lucifer. Sans doute Frank Rossi & Co devaient-ils être rentrés un peu plus tôt à la maison de retraite afin de pouvoir profiter, comme les autres pensionnaires, de leurs tartines au fromage du soir. Peut-être trouvez-vous que je suis un peu méchant avec les vénérables anciens combattants du Boogie Rock. Tant pis. Car malgré tout le respect que j’éprouve pour cette antique institution, j’ai un peu de mal à leur pardonner d’avoir transformé la fête annuelle du ‘headbanging courtraisien’ en l’une de ces vulgaires foires aux boudins estivales qui, bien qu’elles aient la cote chez nos fiers cousins du nord, n’offrent quand même pas grand-chose de douloureux au niveau des tripes et des burnes aux amateurs de décibels véritables.

Autour de moi, la cour de la prison est en liesse. Les visages détenus sont bardés de sourires bovins et l’on se déhanche avec la délicatesse d’un peloton cycliste lors du sprint final. Chemises et chevelures blanches immaculées, les Quo égrainent avec art et jovialité une tonne de hits (“Caroline”, “What You’re Proposing”, “In The Army Now”, “Whatever You Want”, “Rockin’ All Over The World”, etc.) qui, s’ils sont dix mille fois plus agréables à écouter que l’intégrale du Grand Jojo, ne font pas pour autant vibrer mon cœur de Headbanger. Tout à coup, je ne me sens pas plus à ma place ici que si j’étais à Werchter ou aux Francofolies de Spa, et cela me sape le moral.

De retour à la Swamp Stage (qui porte bien son nom depuis que la pluie a transformé les environs en un véritable marécage), j’essaie de me consoler en profitant de la prestation d’Amorphis. Je n’ai pas vraiment suivi les Finlandais depuis leurs virages gothico-progressifs des années 2000, mais je suis heureux de constater que leur musique actuelle possède encore assez d’énergie pour me donner envie de remettre en branle mes vertèbres cervicales. Sur les nombreux titres récents interprétés ce soir (NDR : quatre extraits du très récent “Queen Of Time” et trois du précédent “Under The Red Cloud” sont inclus dans une setlist longue de onze titres seulement), les claviers et le chant clair semblent avoir pris plus d’importance que la guitare et les growls, ce qui est parfois un peu déroutant. Contrairement à moi, le parterre de la Swamp Stage connait la plupart des nouvelles chansons et les reprend joyeusement en cœur. Je ne me joint à lui qu’à deux reprises seulement, lorsque le groupe revisite ses albums des années 90 avec le guttural “Against Widows” extrait du génial “Tales From The Thousand Lakes” de 1994 et le classique “The Castaway”, tiré du “Elegy” de 1996. Les musiciens, dans l’ensemble, sont plutôt statiques et le vocaliste Tomi Jousten doit porter seul le poids du show. Une tâche qu’il accomplit plutôt bien d’ailleurs. Pour conclure en beauté, le groupe nous offre encore une version étincelante du superbe “House Of Sleep” de 2006, repris en cœur par un Alcatraz convaincu et satisfait. Une très bonne prestation.

L’organisation de l’Alcatraz a toujours été aussi généreuse envers les journalistes talentueux qu’avec les horribles scribouillards de mon espèce. Comme chaque année, le bracelet estampillé du mot ‘presse’ me permet de profiter de certains des plaisirs qui, d’ordinaire, sont réservés aux VIP. L’accès au salon, très confortable et entièrement réaménagé par rapport aux années précédentes, est l’un de ces privilèges. Assister à un festival sur un grand écran, le cul enfoncé dans un pouf en simili cuir ne correspond pas tout à fait à l’idée que je me fais d’une participation à un festival Metal. Mais on y est au sec et on y sert un excellent café. Je profite donc quelques instants de ce bonheur étanche (et pas vraiment mérité en ce qui me concerne) avant d’aller affronter les éléments et la grosse arnaque de la soirée : Brides Of Lucifer.

J’avoue ne pas du tout comprendre comment ce ‘groupe’ qui, après tout, n’est qu’un cover band (même s’il est emballé dans le cuir et la dentelle pour paraitre plus joli) puisse être programmé en tête d’affiche de cette première journée de festival. Ce projet artificiel, monté de toutes pièces par Steven Kolacny, déjà responsable de la célèbre chorale Indie Rock Belge Scala, semble rencontrer un certain succès dans le nord du pays. Une participation au Graspop, un concert Sold Out à l’AB, des participations aux Lokerse Feesten, à l’Alcatraz et un concert prévu au Lotto Arena d’Anvers en février de l’année prochaine, l’avenir du Metal préfabriqué semble décidément bien rose. Un seul album (d’une platitude mortelle) et voilà que toute la presse (NDR : entendez par là les fameux experts du headbanging que sont De Standaard, Het Niewsblad, Het Laatste Nieuws et Studio Brussel) taxe ces ‘Épouses de Lucifer’ de révélation Metal de l’année ! Raides comme des piquets, plantée sur une arche surplombant la Prison Stage, treize jeunes filles vêtues de noir et maquillées comme si elles étaient invitées à souper chez Amélie Nothomb, réinterprètent des standards du Metal de leurs voix angéliques. Soi-disant accompagnées par un véritable groupe Metal (pourtant, seul le bassiste possède les attributs capillaires inhérents au genre), les sombres donzelles massacrent à la manière des Petits Chanteurs à La Croix de Bois (NDR : si vous espérez une puissance vocale wagnérienne similaire à ce que propose Therion, vous serez sans doute déçu) des titres tels que le “Poison” d’Alice Cooper, le “Holy Diver” de Dio, le “South Of Heaven” de Slayer, le “Chop Suey” de System Of A Down, le “Engel” de Rammstein ou le “Painkiller” de Judas Priest. Les mouvements exagérés des musiciens (NDR : à trop vouloir convaincre, on frise un peu la parodie) contrastent avec l’apathie complète des jeunes filles (leur seule chorégraphie de la soirée est de descendre de l’arche vers la scène alors que le groupe effectue le mouvement inverse). Plus encore que ce simulacre de prestation métallique, c’est la réponse positive du public de l’Alcatraz qui m’attriste. Quand je pense à tous ces groupes qui se cassent l’arrière train à composer des titres originaux et qui doivent se contenter de salles vides, je suis vraiment peiné. La pluie s’intensifie, la faim me tiraille. Tatie Concetta et Tonton Jean-Marc, qui, comme chaque année, ont la gentillesse de m’accueillir dans leur maison mouscronnoise (à quelques kilomètres de l’Alcatraz) durant toute la durée du festival, choisissent ce moment précis pour m’envoyer un message disant qu’ils vont se coucher mais qu’une portion de leurs célèbres spaghettis bolognaise m’attend dans la cuisine. Il n’en faut pas plus pour me convaincre de laisser Lucifer et ses boulets à leurs ébats matrimoniaux et rentrer me gaver de cette délicieuse collation transalpine. Du parking, j’assiste encore au massacre sonore du “Walk” de Pantera. Je me dis qu’il vaut sans doute mieux entendre cela que d’être sourd, mais je n’en suis pas tout à fait convaincu. Demain sera un autre jour… enfin j’espère. Sinon, je picole !

Photos © 2018 Gino Van Lancker, Ann Kermans & Hans Van Hoof

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