Peter Gabriel – Forest National – 3 mai 2003

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Tout le monde descend ! Mince alors, c’est bien ma veine, tiens. Problème technique. Changement de tram. Attente. Longue attente. Bon, comme on n’est
l’avance. Donc, pas de problème. J’ai le temps, les enfants. Ceci dit, j’aurais préféré patienter devant Forest National plutôt qu’à un arrêt de tram à mi-chemin. Question d’ambiance. Mais ce n’est pas grave. Tout se passe dans la tête. Et quelle fiesta là-dedans, dis donc. Fanfare et cotillons. Je me la joue solo ce soir but I’m so excited, you’ve no idea ! Hey, c’est Peter Gabriel quand même, hein ! Monsieur Peter Gabriel, pardon. Et en ce qui me concerne, c’est un tout premier rendez-vous live avec lui. Avec tout ce qui en découle. Une appréhension certaine. Une part d’inconnu. Et puis les bases. Bien connues, elles. D’où cette certaine
excitation.

Qui augmente au fur et à mesure. J’arrive enfin à destination après une bonne heure de trajet. Un coup d’oeil au marcher noir. Cela fonctionne. Comme d’hab’. Enfin, non, encore mieux que d’habitude. Un ticket se serait vendu à 600 euros. Hum… Et le sens des valeurs, là-dedans ? C’est pour Gabriel, mais bon, faut pas déconner. Le monde est fou.

Mais le reconnaître ne fait pas avancer le schmilblick pour autant. Entrons donc dans l’arène. Placement libre. Assis ou debout. Ou
vous voulez, M’ssieurs Dames. Roulez jeunesse. Jusqu’en bas. Au pied de la scène circulaire.

Et j’ai beau en faire le tour 36 fois. Dans un sens puis dans l’autre. Mais je ne remarque aucun point stratégique. Ce sera au petit bonheur la chance. Comme se disent certainement ces gens situés près de la console son. Et ce type en noir. Et… mais c’est Peter, nom de dieu ! Il passe à 1 mètre de moi. Toutes lumières allumées. Direction la scène pour présenter la première partie.

Assurée par un groupe de l’écurie maison, Real World. C’est donc le patron Gabriel qui nous les présente. Goeienavond. Bonsoir. Il le fera en français. Aucun sifflement. Nos amis flamands sont de bonne humeur aujourd’hui. C’est à souligner. L’effet inverse s’étant déjà produit.

Mais à peine le temps de profiter de ce vent favorable que déjà, Peter redescend de scène. Et rejoint les coulisses. Tout en prenant bien soin de repasser devant moi. Quelques fans ont flairé le bon coup. Et lui tendent un vinyl, l’album So. Pour la classique dédicace. Mais que nenni, il n’est pas là pour ça.

Il n’est que 19h30 et il a juste fait son job. Avec une modestie rare. Les présentations de ses protégés. Venus tout droit d’Uzbekistan. Une formation atypique et intéressante. Qui tourne autour de la délicate Sevara Nazarkhan et de son luth.

Et hélas, je ne parviens pas à entrer dans leur univers. Qui ne se prête pas à ce type de salle. Trop vaste. Comme si l’espace n’était pas utilisé. Pas dans sa totalité en tout cas. Ca sonne creux. Impossible donc de se concentrer sur ce court set. On regarde à gauche. A droite. En l’air. Vers tout ce qui nous attend au prochain round.

Et c’est dommage. Parce que c’est juste une question de circonstances. Ces ambiances venues d’ailleurs ont tout pour envoûter l’auditeur. Pour l’hypnotiser. Seulement, ce n’est ni l’heure ni l’endroit. On garde contact, hein.

Les lumières se rallument. Applaudissements polis. Et pour la première fois, l’ambiance monte d’un cran. D’un solide cran. Je gagne encore quelques mètres. Me voilà bien calé. A deux pas de la scène. Il ne me reste plus qu’à attendre. Patiemment.

Et avec le sourire. Grâce à cette voix off qui demande en flamand de libérer les escaliers. Et en français de -je cite- délibérer ces mêmes escaliers. Rires attendris. Et elle doit s’y reprendre une seconde fois en plus. Il y a encore de la place en bas, dit-elle. Et ça dure, dis donc. Comme si ces marches se comptaient par milliers. En bas, on commence à gentiment l’avoir mauvaise. Jusqu’à ce qu’un petit chant vindicatif prenne forme. “Libérer les escaliers, libérer les escaliers, libérer les… !”. Ambiance bon enfant !

Et lumières s’éteignent enfin. Et le voilà. Qui rejoint son clavier. Les paroles posées à côté d’un écran digital. Et un thermos à ses pieds. Est-ce du café ? Ou un élixir divin ?

La seconde solution semble la bonne. Parce qu’il se passe quelque chose de rare. Peter Gabriel est là. Et il en impose. Rien que par sa présence. On est littéralement subjugués. Devant une telle magie soudaine. Déclenchée par un seul mec. Qui jouit d’une aura incroyable.

Qui laisse présager le meilleur. Et ça commence sur les chapeaux de roue. “Here comes the flood” du premier album solo. Millésime 1977. Et c’est tout bonnement ahurissant. De beauté, de simplicité, de limpidité. On ne peut rêver meilleure entrée en matière. Il est seul au monde. Voix et piano. Et tient toutes les émotions possibles et imaginables entre ses mains. Et les distille à qui veut l’entendre. C’est-à-dire tout le monde.

“Lord, here comes the flood
We’ll say goodbye to flesh and blood
If again the seas are silent in any still alive
It’ll be those who gave their island to survive
Drink up, dreamers, you’re running dry”

Et tout est dit, en fait. D’entrée de jeu. Le sommet est atteint. Une formule solo qui fait des ravages. Dans nos têtes. Dans nos coeurs. De la même manière que l’ont fait récemment McCartney avec “blackbird” ou Spingsteen avec “the river”. Irrésistible.

Une ovation d’une logique implacable s’en suit. Pendant l’arrivée du groupe. Ses fidèles lieutenants Tony Levin, David Rhodes, Ged Lynch, Richard Evans. Ainsi que Rachel Z et Mélanie Gabriel.

Et les voici bien répartis en cercle. Avec Lynch au milieu à la batterie. Et cette fine équipe s’attaque au dernier album Up. Par son ouverture “darkness”. Retranscrite – qui l’eut cru – à la perfection. Avec son côté lugubre, sa tension et ses moments d’apaisement. On dirait du théâtre. Mis en musique. Et dépouillé de son image. Peter Gabriel joue dans une catégorie à part. Et il y excelle. A notre plus grand bonheur.

Place ensuite à un petit retour en arrière. De 17 ans. Avec “red rain” de l’album So. Une pluie rouge dégoulinant sur les écrans. Le show à proprement parler prend là pour la première fois toute son ampleur. Les yeux ne sont plus braqués sur Gabriel. Mais sur l’ensemble de la “troupe”. Et de son décor. Le tout ne formant qu’un, cela va de soi.

Et ça continue encore et encore. C’est que le début, d’accord, d’accord. La scène tourne. La batterie change de place. Et justement, parlons-en du batteur. Ged Lynch, tout droit venu de l’aventure Ovo. Et qui fera des merveilles sur ce “secret world”. Se montrant percutant là où il faut. Et quand il faut. Percutant dans la montée en puissance. Délicat dans le break. Une véritable leçon.

Tout comme l’est, dans un autre registre, la chanson suivante. Sortie en 2003, mais pensée depuis belle lurette. Voici donc “sky blue”. Le ciel bleu après la pluie rouge. Et sur ce coup-ci, un état de béatitude extrême est atteint. Une plénitude totale. Les Blind Boys Of Alabama ne sont hélas par présents ce soir. Nous n’aurons
donc pas l’honneur réservés quelques jours plus tard aux parisiens. Mais ce n’est pas grave. Le groupe, et l’une ou l’autre bande feront l’affaire. Et quelle affaire, doux jésus ! Ces choeurs, repris par le public, sont magnifiques. A frissonner. Jusqu’à la moelle. Une émotion débordante.

Je lève la tête pour respirer. J’ai besoin d’air. C’est trop beau. Un regard vers mes voisins. Et pareil ! Moment d’une grâce infinie. Amplifiée par le show en lui-même. Cette fameuse mongolfière
(sans nacelle) joue pleinement son rôle. Renvoyant une image de ciel bleu. Serions-nous au paradis ? Ca ne fait désormais plus l’ombre d’un doute.

Petite incursion dans Ovo avec “downside up”. Mélanie jouant le rôle d’Elizabeth Fraser. Et la fille du Gab’ se débrouille on ne peut mieux. C’est qu’elle me plaît en plus. Beaucoup même ! Je
m’imagine déjà en beau-fils du Gab’. Une cravate à Noël ? euh… ça paraît un peu trop sobre. Un peu trop classique. D’ailleurs, le voilà qui revient de mon côté, vers la console son. Avec Mélanie justement. Pendant l’accalmie du morceau en question. On les attache avec des harnais. Houlalala, ça promet mes amis.

Une deuxième scène, circulaire elle-aussi, descend du plafond. S’arrêtant à 2 mètre du sol de la première. Et voilà qu’elle remonte quelques secondes après. Avec mon épouse et mon beau-père qui pendent. Et qui en un clin d’oeil se retrouvent la tête en bas. Parcourant ce cercle d’un bon pas. Chacun de leur côté. Tout en chantant le refrain.

L’artifice est gros comme une maison. Mais on s’y prend au jeu. Et on sourit béatement. Avec les yeux qui brillent. Et le coeur qui bat la chamade. C’est sensationnel. Et jamais vu.

Ce gars a 53 ans. Et prend un plaisir inouï. A innover dans tous les sens. Tout est calculé (vaut mieux, ceci dit) mais il s’amuse plus que de raison. Il déclarera d’ailleurs en interview qu’au départ, il voulait surfer sur le public. Mais les assureurs ne le voyaient pas ainsi… Sacré Peter, va. Il n’est pas comme nous finalement. Il est mieux.

Et certainement adepte du “dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui tu es”. Retour donc à Up via “the barry williams show”. Qui voit Peter rejoindre cette fameuse seconde scène. Mais sur l’autre versant cette fois. Et avec une caméra sur pied. Qui capture les images que lui filme. Qu’il décide de filmer. Et cela va de lui-même au public. Tout en passant par un gros plan sur un sponsor, la bière Stella Artois. On ne peut rêver meilleure publicité. Et ce fan grec qui agite désespérément son drapeau dans les tribunes. Ce sera pour la prochaine, Demis !

Que je me dis, dans ma tête. Jusqu’à ce que mon voisin crie “hé, c’est nous !”. Un regard rapide vers l’écran et en effet ! Peter Gabriel qui me filme. Ca alors. Mais ce fut bref. Parce qu’il
continue sa balade sur sa balustrade. Chouette moment, mais plus léger que les autres.

On reste ensuite dans Up avec “more than this”. Et on profite du moment présent. De cette grande chanson. Musicalement riche. Sans parler du texte. Peter Gabriel a tout d’un sage. On a envie de le croire sur paroles. De l’écouter sans cesse. De décortiquer ses phrases. Toutes ses phrases.

Et puis il y a ce regard. D’une intelligence impressionnante. La bonté incarnée. Mais les pieds sur terre. Et puis tout le reste. Tout ce qui passe par ses yeux. Et que l’on tente de saisir au passage.

Tout comme la subjugante beauté de “mercy street”. Qui voit le groupe réparti tout au long de la scène. Assis sur le bord. Sauf Mélanie qui vogue dans une barque. Et ça tourne. On voit donc chaque musicien qui passe chacun à son tour devant nous. A portée de main. Evans à la flûte. Et toujours l’immense Tony Levin à la basse.

Ce bon vieux Tony. Avec son long impair noir en cuir. Son crâne rasé. Et sa moustache. Un phénomène, ce gars-là. Que ce soit, à la 5 cordes, à la 4 cordes, au cello ou encore avec ses sticks chapman, il vaut toujours le coup d’oeil. Et même plus.

Levin qui jouait d’ailleurs sur “digging in the dirt” en ’92. Que voici. Dans une version classique. C’est-à-dire pleine d’énergie. Et de rage. Perceptible à 100 % lors de “this thime you’ve gone too far… i told you, i told, i told you”. Avec une fin pleine de douceur.

Avant le déluge qui va suivre. Sur “growing up”. La boule – cette fameuse boule ! – descend du plafond. Découverte de toutes ses couches. Et Peter y entre. Le voilà donc dans une grande balle
transparente et lumineuse. Qu’il dirige de l’intérieur. Tout en chantant, une fois de plus. Et à nouveau, faut le voir pour le croire. Il la fait rouler tout le long de la scène. Tout en prenant soin à quelques reprises de marquer un temps d’arrêt. Pour la faire rebondir. Et entraîner le public dans ces mêmes mouvements. Effet réellement scotchant !

On revient sur terre en même temps que lui. L’air narquois. Après tout, se demande-t-il, et si dieu était un hamster ? Belle image, Peter. D’ailleurs, si dieu existe (soyons fous…), il ne peut qu’être un hamster. Tournant sur lui-même. Mais en avançant. A notre portée. Mais sans qu’on puisse vraiment le toucher. Juste l’effleurer. Comme le Gab’, toute à l’heure. De là à dire que Peter Gabriel est dieu, il n’y a qu’un pas. Oserions-nous le franchir ? Allez, notre dieu de ce soir, disons !

Ce que doivent certainement penser ces quelques fans devant moi. Contre la barrière depuis des heures sans doute. Tous avec un t-shirt blanc. Et une banderole “we all are bonobos”. On a donc compris que c’est “animal nation” qui nous attend à ce moment. Que Peter introduit par quelques mots sur son expérience avec ces singes. Un des bonobos lui crie “we love you, Peter”. Qui de suite se retourne vers nous. Vers lui. Pour un “i love you too” transcendant, droit dans les yeux. Effet garanti. Le gars n’en revenait pas. Et on le comprend.

Et la magie opère donc pendant toute la chanson. Jusqu’au refrain final. Repris en choeur par le public. Encore et encore. Tel un “hey jude” de chez Macca. Ca nous vaut une présentation de chaque musicien. Avec une ovation bien méritée pour chacun. Mention spéciale pour Tony Levin.

Et on se dit que décidément, ce billet vaut ces 50 euros. Que c’est un des concerts de l’année. Peut-être même “le”. Quel les absents ont tort. Et que ceux qui applaudissent au même moment Golden Earring au Boogie Town Festival sont de purs inconscients.

Et que, et que, et que. Place ensuite à une délicieuse succession de 2 titres. “Solsbury hill” d’abord. Cuvée 1977 ! Morceau acclamé, cela va sans dire ! A juste titre, d’ailleurs. Et Gabriel qui arpente la scène dans un sens puis dans l’autre. Le tout à vélo. Un vélo métallique très design. Grand moment. L’ambiance festive est à son apogée. Des milliers de sourires. Et un plus visible encore que les autres. Celui de Peter.

Et c’est logique. Il se prépare pour la suite. Et quelle suite ! “Sledgehammer”. Qui voit maintenant notre homme revêtir une combinaison rayonnante. Composée de dizaines de petites lampes scintillantes. Comme une guirlande géante. Et humaine. Et Peter qui se lance dans une mini chorégraphie aux côtés de Levin et d’Evans. Une fois de plus, on en a plein les yeux. Et à aucun moment, on a l’impression qu’il en fait trop. Jamais.

Parce qu’en plus de ses aspects grandiloquents, il y aussi les chansons émouvantes. Comme ce “signal to noise” de l’album Up toujours. Et c’est bouleversant. Encore une fois. Il parvient à nous toucher au plus profond de notre âme. Et la voix de Nusrat Fateh Ali Khan qui nous achève définitivement. A pleurer. Et tellement envoûtant.

Comme si cela ne suffisait pas, les voici qui s’en vont. Un par un. Qui suis-je ? Ou vais-je ? Dans quel état j’ère ? Plein de questions. Aucune réponse. Une seule certitude. Prénom : Peter. Nom : Gabriel. Quant au reste… ça tient du mystique.

Et ça continue de plus belle avec ce premier rappel. Avec l’immense “in your eyes”. Une longue version, sans Youssou ‘n Dour, mais avec Sevara Nazarkhan et son groupe à la place. Et une fois de plus, on ne peut qu’être à leurs pieds. Et implorer le ciel pour que cela ne se finisse jamais. J’en deviendrais presque croyant, tiens. Presque.

Et je profite de l’entre-deux rappels pour m’éclipser dans les gradins. Pour être certains d’attraper le dernier tram. J’ai déjà eu le coup…pas 2 fois ! De là-haut, j’ai une vision globale sur toute la scène. Entourée des flots humains. Des bras tendus. Vers Gabriel qui revient pour l’ultime rappel.

Composé d’abord du très poignant “come talk to me”. Qui offre un face à face Gabriel père/fille. Avec ces paroles, écrites à l’époque pour Mélanie :

“I said please talk to me
Won’t you please come talk to me
Just like it used to be
Come on, come talk to me
I did not come to steal
This all is so unreal
Can you show me how you feel now
Come on, come talk to me
Come talk to me”

Décidément… comme si Peter se faisait notre porte-parole. Il a tout compris, le bougre. Tout. Come talk to me. Please. Xème moment d’une émotion intense.

Qui sera une toute dernière fois entretenue par “father’s son”. Seul en scène avec Tony Levin et son cello. Un Gabriel qui retrouve la voix de début de concert, celle de “here comes the flood”. Celle qui nous arrache une larme. Par sa limpidité. Sa véracité. Et son humanité aussi. Surtout.

Et c’est fini. Quasiment 2h30 d’un bonheur inespéré. Me voilà déambulant dans la rue. D’un bon pas. Pour rejoindre l’arrêt de tram. Je m’assieds enfin. Que m’est-il donc arrivé ce soir ?

J’ai vécu un concert magique de bout en bout. Un des meilleurs auxquels j’ai assisté. Mais c’est plus que cela en fait. Bien plus. Ce fut une tranche de vie exceptionnelle. Mis en musique. Par un ange.

L’ange Gabriel.

Peter Gabriel – Bruxelles – 3 mai 2003

Yann

One thought on “Peter Gabriel – Forest National – 3 mai 2003

  • juin 2, 2003 à 23:06
    Permalink

    Bravo Yann pour ton commentaire. Et merci, on s’y croirait presque… J’espère que l’ange pensera à sortir un DVD afin de ravir les absents de cette soirée mémorable.

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