Un sacre rock pour Queen & Paul Rodgers au Sportpaleis

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Ceux qui dans le temps voyaient le rock comme un flot continu de groupes éphémères voués à l’oubli se sont bien trompés. Le 21ème siècle offre une flopée de reformations, continuations, survivances, réadaptations de groupes qui firent les beaux jours des années 70 et même des années 60. C’est ainsi que l’on a vu ressurgir les Zombies, Slade, Thin Lizzy, le line-up original d’Aerosmith, celui de Black Sabbath, etc. Tous les fans espèrent même un retour aux affaires de Led Zeppelin, c’est vous dire. Dans ce vaste courant de résurrections systématiques, Queen n’est pas resté en arrière. Il se précipite même sur le devant de la scène depuis quelques années avec une équipe recomposée qui a pour mission de faire oublier le légendaire chanteur Freddie Mercury.

Challenge, donc. Comment un groupe qui fut associé toute son existence à la personnalité de son chanteur peut tenter de renaître de ses cendres des années après le décès dudit chanteur? Nul doute que pour réaliser ce coup, les membres survivants de Queen devaient jouer finement et trouver le remplaçant idéal sans être accusés de vouloir faire du replâtrage. Et ce sont bien sûr les fans de Freddie Mercury qui seraient le principal obstacle à cette tentative de régénération de Queen. Tout le monde se souvient avec épouvante de la levée de boucliers qui a accompagné l’arrivée de Ronnie James Dio dans Black Sabbath en remplacement de l’historique Ozzy Osbourne. D’aucuns n’ont jamais compris pourquoi Joe Lynn Turner avait remplacé brièvement Ian Gillan au sein de Deep Purple. Oui, le fan est dur en affaire, surtout quand il s’agit d’accepter le remplacement d’un chanteur, la figure la plus marquante d’un groupe de rock.

Queen en s’est pas démonté pour autant et a mis la main sur la perle rare en la personne de Paul Rodgers. Les plus anciens se souviendront de ce garçon qui mit sa merveilleuse voix chaude et bluesy au service de Free et Bad Company, légendaires groupes de hard rock anglais auteurs de hits pérennes comme “All right now”, “Wishing well”, “Can’t get enough” ou “Honey child”. Free, surtout, a laissé sa marque dans l’histoire du rock et sa brève existence (1968-73) a été traversée de moments magiques ou de drames, comme la mort du guitariste virtuose Paul Kossoff, emporté par une crise cardiaque à l’âge de 25 ans. Paul Rodgers est le survivant de cette épopée quasi-quadragénaire et fait aujourd’hui preuve d’une remarquable conservation, tant sur le plan vocal que physique. Le génie de Brian May et de Roger Taylor, les deux membres restants de Queen (exit le bassiste John Deacon) a été de monter cette association avec un des plus beaux fleurons du chant rock anglais. La conséquence en est ce groupe baptisé officiellement Queen & Paul Rodgers (on ne se mélange pas entre vieilles icônes) qui sort ce mois-ci un premier album studio, qui fait suite au live Return of the champions paru en 2005.

“The cosmos rocks” a à peine eu le temps de refroidir après sa sortie des presses que Queen est déjà sur les routes d’une tournée européenne afin d’en faire la promotion. Les choses s’annoncent ambitieuses : l’offensive vient de la l’Ukraine et de la Russie (Kharkov et Moscou les 12, 13 et 14 septembre) puis se répand à travers les plaines allemandes pour finalement venir heurter Bruxelles et Paris les 23 et 24 septembre. Le groupe visitera aussi l’Italie, la Suisse, la Grande-Bretagne, l’Europe centrale, l’Espagne avant de terminer à Wembley en novembre et jouer un épilogue ensoleillé à Dubaï et Buenos Aires fin novembre. La Belgique est donc en début de parcours et peut s’attendre à un groupe frais, encore dans l’enthousiasme du début de tournée. Je me suis associé à une petite équipe de camarades et nous sommes partis confiants sur les routes menant au Palais des Sports d’Anvers. Après les embouteillages habituels, nous sommes sur place vers 19 heures, peu après l’ouverture des portes. Il ne sera donc pas question d’être à la barrière mais nous parvenons néanmoins à nous positionner à une dizaine de mètres de la scène, légèrement sur la gauche, avec une bonne vue. Les grands échalas ne se sont pas trop agglutinés dans les premiers rangs et nous ne serons pas gênés par des Flamands oblongs nourris au lait pasteurisé.

L’attente se déroule gentiment jusqu’à 20h30, quand une salle bien remplie mais non complète accueille Brian May et ses sbires. Sous un light show impressionnant et un écran propulsant des images cosmiques, Queen démarre d’entrée de jeu avec un morceau du nouvel album, “Surf’s up… school’s out”. Tant pis pour ceux qui n’ont pas acheté le nouveau disque, sorti la semaine dernière. Les vieux fans peuvent tout de suite se raccrocher à leurs bases avec les titres “Tie your mother down” et “Fat bottom girl”. Dès le début, on sent le groupe en forme et on s’en prend plein les yeux. Light show soigné, son impeccable, un Brian May qui fait 20 ans de moins que ses 61 ans. Tout le monde est passé chez le diététicien, le masseur, le chirurgien esthétique et le coiffeur, sauf Roger Taylor qui a l’air d’un vieux candidat républicain en campagne électorale. Cela ne l’empêche pas de donner tout ce qu’il a pour assurer une rythmique princière qui accompagne des titres chocs comme “Another one bites the dust”, “I want it all” et “I want to break free”. Vas-y Roro, mets le paquet!

Les anciens titres laissent aussi de temps en temps la place aux nouvelles compositions de “The cosmos rocks”. A brûle-pourpoint, on sent pointer sur ces chansons une influence plus Bad Company que Queen, ce vieux renard de Paul Rodgers ayant sans doute réussi à faire prévaloir quelques idées qu’aurait réfutées Freddie Mercury. Oui, ce nouvel album ne semble pas devoir sonner comme du Queen, pour la bonne et simple raison que Queen, c’était la vision décalée et dantesque d’un Freddie Mercury qui avait fait de la provocation un mode d’expression artistique. Mais enfin, on ne va pas bouder son plaisir en voyant évoluer sur scène un Paul Rodgers magnifique, sans un gramme de graisse en trop, bien rasé et toujours aussi chavirant du regard et de la voix d’airain. Il sourit sans arrêt, tout content d’être là, en phase avec ses nouveaux copains.

Vient alors le milieu du show, consacré à la séquence nostalgie représentée par des extraits de “A night at the opera”, sans doute l’album le plus indéboulonnable de Queen. Pour ce faire, les musiciens se sont peu à peu rassemblés au bout d’une avancée de la scène, entourés par la foule. Tout commence par du folk acoustique joué par un Brian May seul (“Love of my life”) puis tout le groupe sur le rock cabaret de “’39”, avec en prime un solo de batterie tout à fait original de Roger Taylor : il commence à bricoler sur une cymbale pendant que le roadie monte les fûts autour de lui, l’autorisant ainsi à terminer par un solo en bonne et due forme, tous tambours dehors. Roger enchaîne alors avec un “I’m in love with my car” sorti des archives et tout simplement épatant.

Le show de Queen se déploie en phases bien distinctes. Après ce passage plus cool, on rajoute quelques couches du nouvel album (dont la toute première interprétation en public de “Time to shine”, une exclusivité mondiale) et une petite fenêtre de tir laissée à Paul Rodgers qui, il ne faut pas l’oublier, était le leader de Bad Company. Voilà encore un groupe sous-estimé dont je ne saurais trop vous recommander l’écoute d’albums excellents comme “Bad Company” (1974), “Straight shooter” (1975) et “Run with the pack” (1976). Ce soir, nous aurons droit à “Seagull” et à une interprétation tout à fait convaincante de “Bad company”, plage titulaire du premier album. Ce soir est en effet l’occasion de voir aussi l’ancien chanteur de Free et de Bad Company, autrement dit un honneur qu’il ne faut pas négliger. Et cette association entre Paul Rodgers et Queen est incroyable. Ce type a le génie de pouvoir entrer dans les bottes laissées vides par Freddie Mercury et de donner aux chansons de Queen une nouvelle âme, complètement personnelle (on sent bien que ce n’est pas Freddie Mercury et que surtout il n’essaie pas de l’imiter) et parfaitement adaptée au son de Queen. Ce qu’on appelle une osmose réussie.

En parlant de son, il est difficile d’éviter le solo de guitare de Brian May, qui tient le public en haleine avec deux titres instrumentaux, “Bijou” de l’album “Innuendo” de 1991) et “Last horizon” (extrait d’un de ses premiers albums solo après le mort de Freddie Mercury). Tout cela est bien sympathique mais le show qui s’égrène nous révèle finalement l’absence de quelques titres fameux de Queen qu’on aurait bien aimé écouter : par exemple “You’re my best friend”, “Somebody to love”, “Brighton rock”, “Dead on time”, “Sheer heart attack”, “Stone cold crazy” ou “Hammer to fall”, pour n’en citer que quelques-uns. “Hammer to fall” était d’ailleurs au menu des premiers shows en Russie (il ne leur manquait plus que la faucille pour compléter le tableau…). Pour moi, c’est la présence de “Radio gaga” au programme du concert qui constitue le seul véritable faux pas de cette prestation. Le pire, c’est que c’est ce morceau qui soulève le plus l’enthousiasme des foules. Les 15 000 types qui m’entourent n’étaient donc pas de vrais rockers, juste de petits amateurs de pop insipide, des traîtres en puissance à la cause. Je passe le temps en regardant des extraits de “Metropolis” qui passent sur l’écran géant. Tiens, au fait, pourquoi le classique de Fritz Lang a-t-il été choisi dans ce concert de Queen? Tout simplement parce que Freddie a interprété “Love kills” sur la nouvelle bande musicale du film qui était sortie en 1984.

Cet hommage déguisé à Freddie Mercury n’est pas le seul a figurer dans le spectacle de ce soir. On aperçoit le célèbre moustachu à plusieurs reprises sur l’écran. Ces incursions de la légende morte au milieu d’un show de vivants peut déranger certains mais cela peut se comprendre. Après tout, Queen a vu sa destinée intrinsèquement liée à celle de Freddie Mercury (qui fonde le groupe avec Brian May et Roger Taylor le 27 juin 1970, soit – hasard du destin – le lendemain de la sortie de l’album “Fire and water” de Free). Il est donc normal que nos papys du rock racontent maintenant aux nouvelles générations quelle a été l’importance de leur flamboyant chanteur. C’est d’ailleurs Freddie Mercury sur écran qui commence le très attendu “Bohemian rhapsody”, dernier morceau du set principal, marqué par une magnifique transition avec Paul Rodgers qui termine de chanter le dernier couplet pour de vrai devant nous. Le relais est passé : l’au-delà vient de ramener sur terre l’héritage de Freddie Mercury. Le bassiste John Deacon n’est pas oublié non plus puisque sa photo défile une demi-seconde sur l’écran. L’hommage ici n’a pas la même dimension…

Après une telle démonstration de force, nos amis de Queen quittent la scène sous les acclamations d’un public conquis. Le rappel ne sera pas non plus piqué des hannetons. Après un nouvel extrait de “The cosmos rocks” (titre sans doute issu d’une idée de Brian May, qui vient d’obtenir son doctorat en astrophysique, excusez du peu…), Queen se lance dans une bagarre finale à coups de classiques énormes. Paul Rodgers ressort Free des couloirs du temps avec un “All right now” magnifique qui fait vibrer toute la salle. Et on se finit dans l’allégresse avec les hits de Queen par excellence : “We will rock you” et “We are the champions”. Je vous laisse imaginer l’énormité de l’ambiance dans la salle du Palais des Sports d’Anvers.

Le sacre se termine à 22h40, après deux heures et dix minutes d’un couronnement qui laissera des traces dans les mémoires. Ma tentative d’acheter un tee-shirt souvenir se solde par un échec, face à la masse kolkhozienne qui attend devant l’unique stand à la sortie de la salle. Il vaut mieux rentrer vite fait à Bruxelles avant que les embouteillages ne se forment. Comment peut-on encore avoir des pensées si terre-à-terre après un tel show? Il faudra vraiment que je continue de lutter contre la réalité.

Tout pour les champions.

Set list : Surf’s up… school’s out / Tie your mother down / Fat bottom girl / Another one bites the dust / I want it all / I want to break free / C-lebrity / Seagull / Love of my life / ‘39 / Drum solo / I’m in love with my car / Say it’s not true / Time to shine / Bad company / Bijou / Last horizon / Crazy little thing called love / The show must go on / Radio gaga / Bohemian rhapsody // Rappel : Cosmos rocking / Alright now / We will rock you / We are the champions

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