The Young Gods, l’interview post-Bota

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Après leur excellente prestation à l’Orangerie du Botanique, les Young Gods n’ont pas directement pris la route en direction d’Amsterdam. Ils nous avaient donné rendez-vous le lendemain dans les salons cosy d’un hôtel voisin pour discuter actualité récente, futur proche et… fanfare.

Music in Belgium: Qu’est-ce que cela vous fait de reprendre le collier après un hiatus aussi long (“Everybody Knows”, le dernier album du groupe, datait de 2010, ndlr) ?

Cesare Pizzi (claviers, membre fondateur et de retour dans le line-up depuis 2012) : Personnellement, j’ai trouvé ça très naturel. On est des amis avant tout et si cela n’avait pas été le cas, je doute que j’aurais fait un truc pareil. D’autant qu’en plus de cette amitié, il y a une relation musicale qui nous est commune, ce qui facilite vraiment les choses… À vrai dire, ce n’est même pas un retour, c’est une opportunité. Dans la vie, tu pars, tu reviens, tu te revois. Et là, on s’est revus pour faire Data Mirage Tangram.

Franz Treichler (voix et guitares) : Pour moi, cela n’a jamais vraiment été un hiatus comme tu dis. Je sentais qu’il y avait encore un truc qui allait se passer. Et puis, je suis super content parce qu’il fallait accepter de prendre le temps. Au départ, tu te dis qu’il faut faire quelque chose rapidement pour se rassurer. Mais ce n’est pas vraiment ce qu’on a fait… On s’est dit qu’on allait y aller tranquille, on est des quinquas, tu vois… (rires). On a passé deux ans à faire du répertoire puis on s’est dit qu’il fallait qu’on aille vers autre chose. C’est la musique qui a dicté le rythme mais je trouve que c’était très positif d’agir de la sorte parce qu’on est tous super contents du résultat.

MiB: Justement, si on parlait de la genèse de cet album. Cela a vraiment commencé dans un sous-sol lors d’une jam-session géante ?

Bernard Trontin (batterie) : Oui, à Scully, un petit village Suisse au bord du lac Léman où est organisé chaque année un festival de jazz qui attire de grosses pointures. Outre les endroits traditionnels, il y a des caves qui sont le théâtre de choses plus expérimentales. On a été invités à s’exprimer là-bas, en public, de manière quasi improvisée. Pour la première fois, on a travaillé sur des choses qui n’étaient ni composées, ni arrangées… et cela a fonctionné. C’était un pari qui au final nous a non seulement inspirés mais aussi et surtout permis de nous renouveler.

MiB: Vous aviez donc les bases, restait à les mettre en place. Ce qui vous a pris un certain temps…

Franz: En fait, cela a pris trois ans entre ce fameux festival et la sortie du studio. Par après, presqu’une année s’est encore passée pour des raisons logistiques de sortie de disque, de pressage de vinyles, de mise en place et tout ça. Et pendant ces trois ans, de 2015 à juillet 2018, on a aussi pris part à d’autres projets. On a notamment bossé six mois avec le groupe brésilien Nação Zumbi. Parallèlement, certains d’entre nous sont pères de famille donc il y a aussi des priorités. Sans compter qu’il faut aussi trouver du taf (sic). Quand tu ne tournes pas et que tu n’as pas d’actualité discographique, il faut survivre…

MiB: Le rock‘n’roll en 2019…

Franz: Absolument. Tout cela rentrait en ligne de compte mais on voulait aussi aller le plus loin possible avec le processus de studio. Il était peut-être même question que l’on produise l’album nous-mêmes. Puis il s’est avéré qu’au au bout du compte, on avait super bien avancé mais il fallait une oreille externe et quelqu’un de vraiment pro pour aller plus loin. Sans compter que je suis très lent par rapport à l’écriture donc une fois les morceaux choisis et cadrés, on a commencé à les jouer sur scène et ils ont évolué. J’ai changé les textes, j’ai refait les voix… Mais finalement, ce qui est important, c’est d’avoir osé prendre ce temps car au final, c’est tout positif.

Bernard: Le processus était nouveau, on devait l’apprivoiser. Et puis, le fait que l’on ne travaille pas dans l’urgence, cela ne veut pas dire que l’on n’en soit pas capable. On choisit de ne pas le faire, en fait. On avait envie de laisser la musique s’épanouir jusqu’au moment où l’on a l’impression qu’elle est vraiment née.

MiB: Surtout que les nouvelles compositions ont une certaine longueur, une structure pas toujours évidente. Le concert d’hier était un pari osé car au début du set, vous partez sur des morceaux qui se développent très lentement avant de monter en puissance et de s’épanouir. Était-ce important pour vous de vraiment mettre en avant “Data Mirage Tangram” ?

Franz: Oui, cette tournée, c’est la tournée de l’album. Il fallait qu’on ose le présenter, par respect pour notre public. Alors effectivement, tu peux dire, le respect, ce serait plutôt de jouer des trucs que les gens connaissent. Mais là, le but est aussi de se challenger, d’aller vers l’inconnu, de s’adapter, d’évoluer ensemble. Cette tournée, c’est vraiment ça. Si on fait des festivals d’été, on réaménagera peut-être le set mais ce n’est pas facile non plus. Tu vois, le bloc des rappels (“Kissing The Sun”, “Gasoline Man” et “Skinflowers”, ndlr), c’est une autre énergie, on l’adore aussi mais c’est différent.

Bernard: Ce n’est pas facile à insérer dans le set non plus. Arriver avec “Skinflowers” au milieu du dernier album… pas évident.

MiB: Justement, par rapport à la tournée. Vous venez de faire Lausanne, Paris, Londres et Bruxelles en quatre jours. Quelles sont vos premières impressions ?

Franz: C’est super. Une bonne énergie vraiment partout.

MiB: Et les feedbacks de la part du public ?

Franz: Aussi. On a parlé hier avec des personnes qui n’étaient pas encore tout à fait rentrées dans l’album mais qui sont reparties conquises. On voit que les gens sont contents qu’on existe toujours et que l’on propose quelque chose de nouveau. Au départ, on voit plein de points d’interrogation qui flottent sur la tête des spectateurs et puis ça prend et cela se passe super bien.

MiB: En même temps, l’album, il faut l’écouter attentivement pour s’en imprégner. Mais une fois qu’on est dedans…

Franz: Ben tu vois, cela me fait plaisir que tu dises ça parce que tous les albums qui m’ont accompagné sur des années, ce sont des albums qui, à première écoute, bof, et puis après, tu ne peux plus t’en passer.

MiB: Revenons un moment sur le concert d’hier. Le set principal axé sur le nouvel album, les trois rappels destruction totale avec des pogos monstrueux et puis un second rappel presque zen avec “Everythem”. Était-ce délibéré ?

Franz: Oui, en fait c’est comme si on élargissait le set avec juste deux ou trois respirations. On aime bien le clôturer de cette manière sur cette tournée. Enfin, c’était seulement la quatrième fois… Parce que cela remet dans l’album et t’es quand même passé par cette espèce de volcan des trois morceaux.

Bernard: C’est la clôture de l’album et du concert. Bon, cela peut aussi être remis en question en fonction de nos envies du moment mais pour l’instant, c’est essayer d’assumer, de revenir à l’album et de conclure la soirée de la même manière. Même si, effectivement, on est passés par un petit détour avant d’y arriver.

MiB: En discutant avec les gens après le concert, il semble que tout le monde n’a pas compris cette démarche, de terminer avec un morceau assez calme, finalement.

Franz: En fait, on voulait être clairs qu’on n’allait pas pouvoir revenir encore une fois (rires).

Cesare: Et d’ailleurs, on a décidé assez tardivement qu’on allait le jouer. Initialement, ce morceau, on s’était dit qu’il n’allait pas passer en live. Puis, après réflexion, on a trouvé qu’il s’agissait d’une belle clôture car après, on peut aller boire un verre, on est apaisés, on est moins excités.

Bernard: J’imagine qu’il y a des gens qui auraient préféré entendre un set qui ressemble plus au premier rappel. Mais si tu fais ça, t’as aussi des gens qui vont dire que les Young Gods, c’est toujours la même chose. De toute façon, pour que cela marche, il faut être en adéquation avec ce que tu veux montrer.

MiB: Quels sont vos projets immédiats ?

Franz: D’abord finir la tournée !

Cesare: On ne compose pas en tournée. Même si on a les engins pour le faire, il y a une notion de retour dans notre bulle et de réflexion qui est peu compatible avec le climat d’une tournée. On ne l’a jamais fait, je crois, composer une chanson dans le bus, même avec un laptop.

MiB: Des dates viennent d’être annoncées pour l’automne, vous embarquerez-vous dans une tournée des festivals avant ?

Franz: On fait peu de festivals d’été. Pour l’instant, on en a trois ou quatre. On a éventuellement une tournée au Canada et aux Etats-Unis en septembre mais ce n’est pas encore sûr. On refait effectivement des dates européennes en novembre et en décembre.

Cesare: En mai, on a un nouveau projet aussi…

Franz: Ah oui, j’avais presque zappé. On fait une espèce de fusion avec une harmonie de 80 personnes, une fanfare. Le Corps de Musique Officiel de Fribourg, notre ville natale, nous a proposé de faire un projet ensemble. Ils ont commencé il y a plus de 200 ans avec une fanfare militaire qui s’est indépendantisée. L’image qu’on en avait quand on était gosses, c’était le truc qui défile partout en uniforme avant les fêtes religieuses, les trucs militaires… Maintenant, ils ont une moyenne d’âge de 32 ans et nous, de 58. Donc on ne peut plus parler de qui est poussiéreux ou pas (rires). Et puis, le projet est assez cool, on va interpréter ensemble “In C”, la pièce de musique minimaliste composée par Terry Riley dans les années 60. Ce ne sera pas du Young Gods ni de la fanfare mais un truc très hybride et hyper intéressant. En dehors de la sortie de l’album, ce sera notre principal projet de l’année.

MiB: Cela va être chaud car la tournée se termine au mois d’avril…

Franz: On a un mois pour terminer cela. Cela se passe le 25 mai.

MiB: Vous avez réalisé la BO du film d’animation “Kali, le petit vampire”, est-ce un one shot ou cela vous arrive-t-il de travailler sur des projets qui n’ont pas toujours quelque chose à voir avec les Young Gods ?

Franz: Cela dépend des projets, de la disponibilité que l’on a. Et là, c’est vrai qu’on n’en avait aucune, vu que l’on se concentrait sur l’album. On a donc tout refusé. En général, on fonctionne au coup de cœur. Tu vois, les Brésiliens, c’était un coup de cœur. On s’est dit qu’on ne pouvait pas louper une occasion pareille parce qu’il y avait quatre percussionnistes, un bassiste, un guitariste, un chanteur. On était onze sur scène et ça c’est génial, il fallait qu’on le fasse. La fanfare, l’harmonie plutôt, c’est une occasion unique dans une carrière de pouvoir jouer avec un orchestre de 80 personnes. On ne pouvait pas refuser…

MiB: L’occasion fait le larron, comme on dit… Tiens, quel est l’état du rock suisse en 2019 ?

Franz: Il est foisonnant par rapport à quand on a commencé, lorsque personne ne croyait à la scène suisse. Cela s’est décomplexé, il y a énormément de groupes même s’il n’y en a pas beaucoup qui parviennent à s’exporter. Ou alors, cela dépend des genres musicaux. Je pense que la musique électronique est vraiment décomplexée parce que c’est une musique davantage sans frontières que le rock. Tout le monde s’en fout dans la musique électronique si t’es Suisse, Croate ou Américain. Dans le rock, c’est un peu plus compliqué. Il y a aussi un ou deux groupes de reggae qui ont quand même une aura, les Moonraisers notamment. Sinon, Sophie Hunger est très connue en Allemagne.

MiB: Bertrand, parle-nous de November, ton projet parallèle avec Simon Huw Jones, le chanteur d’And Also The Trees, dont le nouvel album vient de sortir…

Bertrand: C’est vrai que l’album des Young Gods et celui de November sont publiés plus ou moins simultanément mais les enregistrements étaient antérieurs. On a d’ailleurs pas mal galéré pour le financer… Je ne joue pas de batterie dans November, mais de l’électronique donc c’est une approche complètement différente et assez complémentaire avec ce que je fais au sein des Young Gods. Enfin, je peux aussi utiliser l’électronique avec les Young Gods, tout est ouvert à partir du moment où cela inspire les autres, que je tape sur une casserole ou que j’appuie sur un bouton. Mais peut-être l’esprit dans November, cette espèce de romantisme nébuleux anglais n’est peut-être pas très compatible avec les Young Gods. Simon est un chanteur que j’adorais et quand j’ai su qu’il habitait Genève, je n’en croyais pas mes oreilles. On s’est rencontrés, on s’est bien entendus et là, c’est notre deuxième album. Le premier est sorti il y a dix ans, donc on prend vraiment notre temps, nous aussi.

MiB: Le mot de la fin ?

Bertrand: On a parlé de November, donc c’est bon (rires)

S’en est suivie une discussion passionnée sur le défunt NME et le magazine Uncut qui l’a remplacé dans le cœur (ou plutôt la boîte aux lettres) des abonnés, des mots croisés tordus de Tevor Hungerford et de la prestation de Laibach à l’Orangerie le mois dernier. Avant des adieux qui ne sont que des au revoir puisque le groupe vient d’être annoncé à l’Entrepôt d’Arlon le 29 novembre prochain.

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