Une belle prise de Beck à l’Ancienne Belgique

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Pouvoir voir Jeff Beck à l’Ancienne Belgique est la preuve que Dieu existe. Cela fait bien longtemps que je cherchais à voir l’un des plus grands guitaristes rock de tous les temps, le guitar-hero ultime, celui qui renvoie à l’école du rire les Blackmore, Malmsteem, Van Halen ou Satriani. L’homme est plutôt timide et se produit peu en public. Il faut le traquer au Japon, au Canada ou dans des festivals de jazz du pourtour méditerranéen. Enfin, à l’occasion de la sortie de son nouvel album “Emotion and commotion”, Jeff Beck a bien daigné se lancer dans une tournée européenne. Cette tournée est certes très courte, mais elle a le mérite de passer par la France et la Belgique, ce qui est une véritable bénédiction.

C’est donc à l’Ancienne Belgique ce 12 octobre que ça se passe et le public est déjà nombreux lorsque les portes s’ouvrent à 19 heures. Le nombre de personnes en dessous de 45 ans doit pouvoir se compter sur les doigts de la main d’un manchot. Tout le monde est bien installé aux abords de la scène et dans les balcons pour recevoir un Jeff Beck qui semble avoir été oublié par le temps, tant il reste toujours fringant et svelte sous le poids de ses 66 ans.

À 19h45, la première partie est annoncée. Il s’agit de Root, un trio flamand dont les musiciens doivent uniquement posséder dans leur discothèque les sept premiers albums de Soft Machine. Ils ont sans doute aussi un best of d’Abba puisqu’ils osent reprendre “Money money money” version jazz rock progressif instrumental. Le claviériste est une sorte de sosie de Robert Wyatt (le penchant pour Soft Machine s’explique donc), le bassiste joue habilement de son instrument en grimaçant à la manière d’un dindon sous neuroleptiques et le batteur a une tête de savant fou bulgare, comme on en trouve dans les films de James Bond. Blague à part, tout ceci est quand même bien sympathique, bien joué, très jazz-rock progressif, puisque ces gens sont tombés dans Soft Machine quand ils étaient tout petits.

À 20h45, la légende rock apparaît sur scène avec Jeff Beck et son groupe.

Le versatile Jeff Beck change de groupe comme de chemise et la formation du moment est composée de Narada Michael Walden (batterie), Rhonda Smith (basse et chant) et Jason Robello (claviers). Tous ces musiciens affûtés ont déjà une solide expérience acquise dans des groupes comme le Mahavishnu Orchestra (pour Narada Michael Walden) ou Prince (pour Rhonda Smith). Jeff Beck, vêtu de son habituel T-shirt sans manches et d’un gilet, entame un morceau de son album “Jeff” sorti en 2003. C’est le début d’un show qui va être essentiellement axé sur ses dernières créations, les très électroniques albums “Who else” (1999), “You had it coming” (2001) et “Jeff” (2003), auxquels il faut bien sûr ajouter le petit dernier “Emotion and commotion”. On ne trouvera qu’un seul titre des années 70, le “Led boots” extrait de “Wired” (1976). On découvre bien vite que Jeff Beck a donc coupé les ponts avec sa carrière rock du début des années 70 et se consacre désormais au jazz-rock, où il excelle depuis 1975.

Car Jeff Beck est un génie qui n’a pas besoin de s’enfermer dans un style. On le trouve maintenant dans l’électronique alors qu’il fut un des fondateurs du hard rock à la fin des années 60. On le découvre bien sûr dans les mythiques Yardbirds, groupe contemporain des Rolling Stones et des Animals qui a eu la particularité de voir passer en ses rangs trois des plus grands guitaristes anglais des Sixties et Seventies : Eric Clapton, Jimmy Page et Jeff Beck. Après Clapton, Beck fait des Yardbirds un terrain d’expérimentations pour ses riffs hargneux, ses prouesses techniques et sa curiosité musicale. Puis ce sera le Jeff Beck Group en 1968-69, avec les fameux Rod Stewart et Ron Wood, et le Beck Bogert Appice en 1972-73, avec deux fines lames ayant joué dans Vanilla Fudge et Cactus. Question collaborations, Jeff Beck s’est toujours entouré de la fine fleur de la profession, avec des batteurs hallucinants comme Cozy Powell ou Terry Bozzio, et des claviéristes d’exception comme Ian Hammer.


Le line-up de ce soir ne fait pas exception, avec un batteur aux allures de catcheur finlandais échappé d’une salle de musculation qui massacre ses fûts et ses cymbales tout en finesse, et une bassiste à la poitrine aussi impressionnante que son jeu de basse. Jeff Beck chatouille sa superbe Fender Stratocaster blanche et en tire des sons venus de l’au-delà. Il navigue entre jazz-rock électronique, soul classique (la reprise du “People get ready” des Impressions), blues électrique (“Rolling and tumbling” de Muddy Waters) et funk militant (“I want tot take you higher” de Sly & The Family Stone). Rhonda Smith intervient sur un solo de basse qui laisse pantois, pianotant sur ses cordes et embrasant l’AB sous un groove d’anthologie. Jason Robello, derrière ses claviers, est tout aussi doué que ses camarades et participe ce soir à une autre victoire de Jeff Beck sur le reste des guitaristes peuplant cette Terre.

Jeff Beck a introduit également de nombreuses reprises dans son set. Outre celles déjà citées, on peut reconnaître quelques classiques, notamment “Over the rainbow” (célèbre thème du film Le magicien d’Oz) et une superbe version tout instrumentale de “A day in the life” des Beatles (où les paroles sont remplacées par des notes de musique presque aussi subtiles que la voix). Dans le public, tout le monde est bouche bée, on entendrait un moustique péter.

Il faut quand même reconnaître que le show est un peu court (une heure et quinze minutes) et que le rappel l’est tout autant. Jeff Beck et sa compagnie reviennent pour jouer un hommage à Les Paul, l’inventeur de la célèbre guitare Gibson du même nom, avec un titre traditionnel du répertoire jazz, “How high the Moon”. Jeff Beck, qui avait joué avec Les Paul, arbore maintenant une Gibson Les Paul antédiluvienne pour cet hommage, ce qui est normal. Par contre, Jeff Beck n’a jamais joué avec Puccini mais reprend en final une version instrumentale de “Nessun dorma”, un air que l’on peut entendre sur l’opéra Turandot et qui figure sur le dernier album. Voici une façon bien originale de terminer un concert rock, mais venant de Jeff Beck, on peut s’attendre à tout.

On sait que c’est impossible car Jeff Beck va perpétuellement de l’avant, mais on pourrait rêver de reformations mythiques des Yardbirds, de Beck Bogert Appice ou du Jeff Beck Group. Heureusement et malheureusement à la fois, Jeff Beck ne se laisse pas aller à la nostalgie facile et rémunératrice, il continue de composer son œuvre, dans l’indépendance et le génie.

Set list : Plan B / Stratus / Led boots / Corpus Christi carol / Hammerhead / Bass solo / People get ready / Rollin’ & tumblin’ / Big block / Over the rainbow / Blast from the East / Angel (Footsteps) / Dirty mind / Brush with the blues / I Want to take you higher / A day in the life // Rappel : How high the Moon / Nessun dorma

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Jeff Beck

Photos © 2010 Olivier Bourgi

2 pensées sur “Une belle prise de Beck à l’Ancienne Belgique

  • octobre 16, 2010 à 11:14
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    Merci pour cette excellente revue de la géniale prestation du seul guitariste d el’âge d’or qui continue à évoluer! Quel phénomène.
    Un petit correctif cependant: Les Paul n’est en rien l’inventeur de la guitare qui porte son nom. C’est McCarthy et son équipe qui en sont les créateurs, Les Paul n’était “que” l’endorseur de l’instrument.

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