ZEAL & ARDOR – Stranger fruit

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L’association du blues et du métal extrême est un des exercices les plus dangereux dans le domaine musical. Peu de groupes d’y sont aventurés car le résultat risque vite d’être désastreux. Je me souviens d’un groupe américain appelé Violent Playground qui avait sorti en 1988 un album « Thrashing blues » mélangeant blues traditionnel et thrash metal. Il n’y eut qu’un album, oublié depuis longtemps.

Mais ici, il semble qu’un jeune Suisse ait trouvé la route, très escarpée, qui mène à la réussite du mélange. Manuel Gagneux est le seul membre de Zeal & Ardor et il a mis au point une étrange alchimie permettant de concilier le blues rural des esclaves noirs des champs de coton et le black metal le plus furieux, ni plus ni moins.

Installé à New York depuis quelques années, Manuel Gagneux a d’abord élaboré en 2014 un premier album éponyme, téléchargeable uniquement. En 2016, il réitère son forfait avec « Devil is fine », un album qui va créer une véritable onde de choc sur la Toile. On y découvre ce mélange surprenant entre le blues (avec des bruits scandés de chaînes pour bien marquer le caractère désespéré et en même temps puriste de la conception du blues de Manuel Gagneux) et un black metal qui surgit sauvagement à l’occasion des refrains et repart bien vite dans son repaire. L’album est encore assez grossier dans son concept, avec un aspect expérimental qui donne un côté brouillon à l’œuvre. Mais on sent le potentiel brillant derrière tout cela.

Et voici « Stranger fruit », un troisième album qui devrait terminer d’imposer Manuel Gagneux et son Zeal & Ardor comme un des combos les plus imaginatifs de la scène rock depuis bien longtemps. Alors qu’on se contentait de maugréer mollement du blues-rock lourd en formule basse-batterie (Royal Blood) ou batterie-guitare tombant dans la pop commerciale (Black Keys), voici un personnage qui vient balayer tout ce petit monde bien policé à grands coups de chaînes écorchant ses pieds nus. Il va plus loin que tout le monde en choisissant la voie de l’extrême, il fait le pari de la colère pure et du désespoir sans fard.

Manuel Gagneux ne se contente pas de renouveler sa formule magique blues-black metal à tous les coins de chansons, il fait également intervenir de nombreuses expériences annexes. D’abord, sa maîtrise de la production fait avancer le disque d’un cran du point de vue du son. Il faut dire que le grand Kurt Ballou est passé par là pour mixer l’album, et c’est le non moins grand Alan Douches qui a mastérisé. Ensuite, le travail de composition se veut plus subtil et pointu que précédemment. Manuel Gagneux a fait un gros effort d’écriture, qui se traduit par seize titres proposés sur cet album. Cela donne l’occasion de diversifier les associations d’ambiances mais c’est peut-être aussi un risque de se retrouver avec un peu de remplissage. Seize morceaux, c’est beaucoup et ça s’approche dangereusement du théorème du Sergeant Pepper (un bon album captive véritablement jusqu’à 37 minutes de durée). Mais ces morceaux étant relativement courts, on en a finalement pour 47 minutes en tout, ce qui permet de rester dans le champ magnétique de ce disque attirant.

Les choses commencent plutôt doucement avec une petite introduction à la guitare et tempo lent, suivie d’un pur morceau de blues (« Gravedigger’s chant »). On sent la montée en puissance d’une certaine tension, voire d’un jeu du chat et de la souris avec les forces du mal (« Servants », gospel proche de la surchauffe). Les infiltrations diaboliques prennent davantage d’ampleur avec « Don’t you dare » et surtout « Fire of motion » qui libère enfin des salves titanesques de black metal purulent. « The hermit » est un de ces quelques intermèdes complètement différents qui ponctuent l’album. Il est un petit moment de repos avec le dévastateur « Row row », fusion parfaite du gospel et du black metal. Citons encore, parmi les morceaux impressionnants, « Ship on fire », « Waste », un « You ain’t coming back » dans une veine assez Jack White ou l’excellent et brutal « We can’t be found ». La fin d’album est un peu plus calme avec « Stranger fruit » et ses lourdeurs pianistiques, les intermèdes « The fool », « Solve » ou l’étrange « Coagula », et enfin « Built on ashes » qui est le morceau le plus grand public de cette sélection. Une question se pose après tout cela : comment Metallica va-t-il encore pouvoir éditer des albums à la suite de cette manifestation de génie?

Cet été, Manuel Gagneux et son groupe s’embarquent pour une tournée marathon des festivals européens. Ils seront au Graspop le 22 juin et à Dour le 14 juillet. Après un mois de repos fin août, Zeal & Ardor se tape l’Amérique en septembre-octobre et revient sur le Vieux continent en novembre et décembre. On pourra le revoir au Zappa d’Anvers le 25 novembre et à l’Aéronef de Lille le 9 décembre. A ne pas rater.

Pays: CH/US
Radicalis Records
Sortie: 2018/06/18

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