STOOGES – The Stooges

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Si le label Elektra n’avait pas voulu signer un contrat avec les MC5, le sulfureux groupe du Detroit de la fin des années 60, les Stooges seraient sans doute restés dans l’anonymat pour le restant de leurs jours. C’est en effet grâce à l’amitié qu’a Wayne Kramer, le guitariste du MC5, pour ce quatuor de jeunes branleurs urbains (Scott Asheton, batterie ; Ron Asheton, guitare ; Dave Alexander, basse et le chanteur James Osterberg, dit Iggy Pop), que Danny Fields, venu signer un contrat avec les MC5, a dû également prendre à bord les Stooges, sinon les MC5 auraient refusé de signer. Danny Fields contacte son patron, Jac Holzman, et lui dit que les deux groupes sont formidables. Holzman, qui avait prévu un seul budget pour un seul groupe, dit à son limier de signer les MC5 pour 20 000 $ et les Stooges pour 5 000 $. Les managers des deux groupes, John Sinclair et Jimmy Silver, présents lors de l’entretien, manquent de s’évanouir. Nous sommes en septembre 1968 et un chapitre fondamental de l’histoire du rock vient d’être tourné : deux fauves sont sur le point d’être lâchés dans l’arène électrique.

Quelques temps après, Iggy se marie (!) avec une certaine Wendy Weisberg. L’union dure un mois… Il faut dire que la jeune fille peine à supporter la vie en communauté du groupe dans une maison appelée la Fun House, aux abords de Detroit. La vie y est douce : tout le monde fume des joints tranquillement et pense surtout à s’amuser. C’est alors que Danny Fields vient s’enquérir des progrès de l’écriture du premier des trois albums prévus au contrat liant les Stooges à Elektra. Ron Asheton répond que tout est sous contrôle, omettant de dire que le groupe n’a écrit que trois titres. En prévision de l‘album dont l’enregistrement est imminent, Ron Asheton et Iggy se dépêchent d’écrire et de composer sur un coin de table le reste des chansons nécessaires pour réaliser le disque. Quand tout est prêt, la maison Elektra propose John Cale (du Velvet Underground) comme producteur de l’album. Iggy est enchanté puisque John Cale est un de ses héros, membre d’un groupe mythique et révolutionnaire. Pourtant les choses ne marchent pas très bien entre le producteur John Cale et les Stooges. Ceux-ci veulent jouer en studio comme ils ont l’habitude, c’est-à-dire avec les amplis à fond. Cale s’évertue à leur expliquer que, production parlant, plus le volume est fort en studio, plus faible est le rendement sur les master tapes. Les Stooges ne veulent rien savoir et John Cale préfère leur laisser le dernier mot.

Le premier album est commercialisé le 5 août 1969. En pleine vénération du flower power à Woodstock, le rock nocif et carnassier des Stooges tombe comme un pavé dans la mare. Le très lu magazine Rolling Stone descend l’album en flammes, alors que le fanzine Anti-Rolling Stone de Detroit soutient le disque sans réserves. Il faut dire qu’il y a de quoi polémiquer. L’album éponyme des Stooges est en effet plus que surprenant au moment où il sort. Un chapelet de titres courts, vicieux, ignoblement électriques piétinent sans vergogne le bon goût et le savoir-vivre. On imagine l’atterrement de l’auditeur à l’écoute de titres insanes comme “I wanna be your dog”, “Not right” ou “Real cool time”. Les thèmes abordés par Iggy flirtent avec toutes sortes de perversions sexuelles, ressassent avec dégoût l’ennui des jeunes dans les villes industrielles (“1969”). Cette chanson qui ouvre l’album est une véritable déclaration de guerre : “It’s 1969, OK. War across the USA. It’s another year for me and you. Just another year with nothing to do”. Les Stooges bondissent de leur boîte comme des lutins crasseux sous acide et viennent saccager le beau monde, comme ça, gratuitement. “No fun” est également un hymne à la révolte, au rejet des valeurs adultes et consuméristes. Ce titre porte déjà en lui tout le mouvement punk de la fin des années 70 et ce n’est pas sans raison que les Sex Pistols l’afficheront dans leur répertoire. Le minimalisme qui enfantera les Ramones, le venin parolier des Pistols, la révolte sociale des Clash, l’outrage des Dead Kennedys : tout y est et “The Stooges” se place réellement comme un album fondateur en bien des points. L’aspect psychédélique n’est cependant pas négligé puisque John Cale qui est derrière la table de mixage est une figure du psychédélisme urbain joué par le Velvet Underground. “We will fall” est une litanie hallucinée de dix minutes, quasiment improvisée et basée sur des élucubrations cosmiques des guitares et du chanteur. Tout ceci est inondé d’un spleen désabusé qui flanquerait la neurasthénie à un croque-mort bulgare. Musicalement, les Stooges démontrent encore une certaine juvénilité dans la technique mais parviennent à anéantir nos tympans par l’aigreur et la violence des guitares. Ron Asheton délivre une onde tellurique continue avec ses effets de pédales wah-wah et ses riffs précis comme des balles de sniper. La stridence de ses solos tout en violence et en nervosité frappent l’imaginaire collectif et provoquent des accès de démence. Pas de virtuosité ici mais une économie de jeu qui s’avère très payante et redoutablement efficace. La production de John Cale parvient à capturer l’énergie brute des Stooges et à retranscrire sans manières ni trahison la violence primale de ce combo hors du commun.

A l‘époque, en écoutant cet album, les responsables d’Elektra restent pétrifiés, se demandant ce qu’ils vont bien pouvoir faire de cette équipe de fous, qui rapportent peu d’argent puisque les ventes du premier album sont rachitiques. On commence par les envoyer tourner à New York et dans le Midwest, pour voir. Et là, le label Elektra doit se mordre encore plus les doigts quand les premières réactions des auditeurs et autres professionnels présents aux concerts arrivent à ses oreilles. Sur scène, Iggy se conduit comme un dément. Torse nu, il s’enduit de beurre de cacahuètes ou de ketchup et se jette sur les premiers rangs de la foule. Ron Asheton arbore ses insignes SS sur son blouson de cuir et terrorise les hippies sous un déluge de sons brutaux. Inutile de dire que cette mise en scène déjantée et agressive va susciter des vocations chez certains. A New York, les futurs membres des Ramones ne se connaissent pas encore mais ils sont tous au concert des Stooges… La légende des Stooges naît donc en cette fin d’année 1969, et elle est toujours bien vivace aujourd’hui, 50 ans après.

Première édition : 1969 (vinyle, Elektra EKS 74051)
Dernière réédition : 2017 (vinyle 180 g, deluxe, Elektra R1 566046)

Une pensée sur “STOOGES – The Stooges

  • août 15, 2019 à 12:14
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    Excellent papier, qui vient à point nommé, en ces temps de grand messe in memoriam Woodstock, pour rappeler que la scène rock n’était pas uniquement noyée sous les flots sirupeux du peace & love à bandana, mais comportait aussi des formes de contestation plus radicales encore, sombres et limite nihilistes, avec des groupes aussi différents que le Velvet Underground, les Doors ou justement les Stooges! Merci pour cette piqûre de rappel!

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